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Les photos de Venise m’ont mise en joie. Vraiment.
Ce matin, c’est vrai, j’ai la chance de vivre dans une maison et d’avoir un jardinet, ce matin, fenêtres ouvertes, j’entends la nature célébrer le printemps, dans cette jubilation qui fait remonter dans ma mémoire des souvenirs d’enfance. Ce temps où peu de voitures roulaient, où les individus prenaient le temps, où les vacances se prenaient au jardin -pour ceux qui avaient cette chance- ou bien dans des campings pour ceux qui avaient déjà une voiture. Ce temps où les soirées d’été, grands parents, parents et enfants s’asseyaient dans l’obscurité et regardaient le ciel, les conversations à voix paisible se tarissant peu à peu, tandis que s’élevait le chant des grillons et que luisaient doucement entre les brins d’herbe les lucioles.
Une joie grandit en moi et remplace la terrible tristesse que je traîne au fond de moi en observant l’homme détruire la terre, en acceptant de s’offrir la voiture dernier cri, le téléphone portable dernière génération, la télévision grand écran, un pouce plus large que la précédente, en ne questionnant pas ses choix de loisirs et de déplacements en avion ou bien en bateaux de croisière quatre étages.


Une joie grandit en moi en voyant que Venise, libérée de ses touristes, retrouve un aspect lumineux. Le sien qui était dissimulé par tant de nuisances provoquées par l’homme.
Une joie grandit en moi devant ce silence seulement troublé, embelli devrais-je dire, par des chants d’oiseaux.
Une joie grandit en moi, car je me dis: serait-il possible que des millions d’autres réalisent qu’ils détiennent le pouvoir d’infléchir le cours de choses, de vivre autrement.

Car si, par nos choix individuels, sans en avoir conscience vraiment, car nous nous sentons insignifiants, pris individuellement, si par nos choix individuels nous avons réussi à polluer Venise, par la contrainte imposée par nos gouvernements, la vapeur est en train de se renverser.
Bien sûr, je m’interroge sur la manière dont, si vite, une situation de privation de libertés a pu être mise en place (et j’ai en tête le titre du livre de Stanley Milgram: « Soumission à l’autorité »); mais je ne conteste en aucune manière le bien fondé de cet arrêt brutal. Je constate. C’est tout.

En fait, l’humain est placé devant un choix de vie.
Continuera-t-il comme avant quand la menace cessera?
Ou bien aura-t-il envisagé qu’une autre manière de vivre est possible sans courir partout, sans aller au bout du monde? Afin de préserver la terre, afin de renouer avec le commerce des autres? Le mot commerce devenant noble.

Cela m’est facile: je suis de ceux qui aiment rester chez eux, des casanières m’avait un jour jeté avec un mépris palpable une de mes connaissances, de ceux qui s’arrêtent pour écouter le chant du rouge gorge, de ceux qui se réjouissent devant un coucher de soleil (un ami que j’hébergeais, étonné de mes émerveillements, me demanda un jour si j’avais toujours été « comme ça »…: oui, depuis toujours, quelle chance!), de ceux à qui les larmes montent aux yeux lorsque le ciel s’étoile les nuits sans lune, de ceux qui sont reconnaissants d’un sourire échangé.
Cela m’est facile….je ne me sens pas confinée: ma vie a si peu changé; si, il va me falloir remplir le bout de papier. Le besoin d’aller courir les magasins m’avait quitté, d’acheter des fringues neuves aussi. Le besoin de tromper mon ennui, de passer mon temps, je ne l’ai jamais connu, même en côtoyant encore moins de monde depuis que je suis à la retraite.

Alors, j’espère en l’homme.
J’espère qu’il ne tombera pas dans la glue des belles paroles de nos précieux, comme ces oiseaux englués vivants sur les arbres fruitiers pour qu’ils ne perturbent pas les récoltes. J’espère qu’il refusera tout net une vie passée au service d’intérêts financiers.

Encre Mauve 18 mars 2020