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La femme qui marche est parfois fatiguée.

Ou plutôt, elle se sent vidée de sa substance à descendre dans l'abîme du cœur des hommes, dans leurs petites combines, leur cinéma intérieur où, sur l'écran de leur conscience , défilent leurs préférences inavouées, inavouables et leurs profonds dégoûts, dans ces jeux de pouvoir et de vaine gloire qui maintiennent la terre dans sa stérilité.

Elle se pose alors en un endroit d'elle seule connu. Au creux le plus intime de la forêt des fées, la belle Brocéliande, aux sommets triomphants des Himalayas enneigées, à l'ultime pointe de la Patagonie où rugissent les vents, aux confins de l'Arctique où dansent les aurores en longs voiles d'émeraude.
Là, dans le suspens de sa course, sa pensée s'élève, bulle irisée, dans ces contrées où naissent les rêves des dieux et ceux des hommes. Un lieu bleu. L'île qu'elle a entrevue dans le sanctuaire de la femme médecine.

Une île noyée dans l'océan turquoise dont les vagues lèchent ses flancs inlassablement, rouleaux à l'arrondi d'émeraude translucide, si pâle qu'elle en est presque blanche, s'écrasant en poussière d'écume sur le sable gris bleuté.

En pensée, elle marche. Elle peut sentir le sable crisser sous ses pieds.
Devant elle s'étire une symphonie en bleu.
Des bleus intenses du premier plan, du prusse le plus noir à l'indigo presque violet, l'oeil se porte sur les mamelons des collines couvertes d'une végétation mariant bleu cobalt, bleu cyan puis bleu gris, gris bleutés à l'endroit où le ciel épouse la terre.

Le soleil lui-même envoie une lumière bleue opalescente, pailletée d'or en longues écharpes qui, partant de ses rayons, oscillent lentement au gré de la brume de mer. Comme une caresse sur la peau sans cesse renouvelée. Une lumière d'eau. Lustrale.

Les arbres, plus proches des majestueux cèdres du Liban que de nos tilleuls odorants, étalent leur vaste ramure bleue argentée.

De part et d'autre du chemin qui serpente, des fleurs géantes aux corolles indigo parsemées de pointillés bleu myosotis s'inclinent sur son passage en signe de reconnaissance. De fleur en fleur volètent des papillons si grands qu'ils semblent eux aussi des fleurs. Et c'est étrange ballet que de les voir se confondre avec elles, se fondre en elles pour y puiser leur précieux nectar. Au sol, entre les herbes, luisent les élytres d'or de sacarabées antiques, porteurs d'infinie mémoire. Ils cheminent.

La femme qui marche est arrivée au lieu de tout repos.

Les eaux de la source l'appelent. Elle se dévêt et entre, nue, dans la cuvette creusée à quelques pas de la source d'eau pure. La fraîcheur la saisit en un frisson délicieux ; elle va plus avant. L'eau encercle son ventre et sa poitrine ronde.

Il lui semble que des mains bienveillantes lavent chaque parcelle de sa peau. Elle plonge la tête sous la surface, les yeux ouverts. L'eau vivante lui sourit en milliers de sourires. Elle la boit et sent son corps d'éclairer de l'intérieur de la même lueur bleutée qui nimbe l'île.
« J'ai soif de cette eau-là » se souvient-elle avoir dir à l'homme aux yeux de lumière, quelque part dans le désert, alors qu'elle puisait l'eau d'un puits...

Toutes ses veines, tous ses nerfs s'imprègnent de cette lumière. Chacune de ses cellules chante la rencontre avec cette eau de vie.
Elle se sent peu à peu elle-même eau ; son corps devenu fluide se fond dans l'élément liquide, souple, mobile, chacune de ses cellules comme autant de gouttes d'eau.
Elle est cet univers mouvant, sans avoir un instant perdu la conscience de son identité. Fusion sans confusion. Osmose par immersion. Baptême primordial.
Le sourire de l'eau inonde tout son être. Elle peut quitter l'île, femme bleue désormais. Re-née.

Et reprendre sa marche.

 

Encre Mauve


Photo empruntée au lien suivant: https://images.app.goo.gl/DQ4Xw727paEky6He8

Ce texte fait partie d'un ouvrage en cours de gestation.