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Depuis l'enfance, elle aimait les couleurs, les couleurs vives.
À vingt ans, elle se confectionnait des jupes chamarrées, tricotait des pulls, des châles, d'inspiration suédoise, mariait sans vergogne le vert pomme d'un pantalon et l'orangé d'un gilet fait main.
Et puis, elle le rencontra.
Elle l'aima follement, il était si beau, et brillant qui plus est.

Mais elle était toujours aussi fofolle dans sa manière de s'habiller. Et lui était respectable. Enfin le pensait-il et elle aussi, pensez: chef de mission à l'étranger... Et elle, son épouse. Bonnemine comme il lui plaisait de se surnommer, par dérision, la femme du chef!
Un jour, sèchement, comme on jette un crachat au sol: "de toutes façons, tu n'as pas le sens des couleurs". Ma soeur, elle, s'habille bien. Et puis, U. également. U. c'était une grande allemande toute en jambes, élégante, en effet, qui allait s'acheter des vêtements dès qu'un spleen la traversait. Elle, elle était plus petite, moins mystérieuse, brune comme un pruneau.

Elle avait emporté des tubes de gouache à l'étranger, pensant peindre puisqu'elle n'avait pas de travail sur place. Elle n'y toucha plus.
Elle scrutait désespérement les autres femmes, se demandant quel était leur secret pour être habillées "correctement" puisqu'il semblait qu'elle ne l'était pas assez.
Elle observa longtemps, chercha, regarda également comment sa mère s'habillait. Mais non, elle ne pouvait pas s'habiller comme sa mère, enfin!
Pendant des années, des années et des années, les couleurs la quittèrent; ou plutôt, elles restèrent sagement rangées dans leur petite boîte bleue.
Elle s'habilla comme elle put. Avec le sentiment permanent d'être à côté de la plaque.
Ils eurent un enfant.,, six mois de grossesse et la petite fille, car c'était une fille, prit son envol. La libérant par la même occasion des liens d'un mariage décidé sans doute un peu trop vite, pour de mauvaises raisons.

Elle reprit peu à peu le chemin des couleurs, recommençant à peindre, en copiant, sans oser se risquer à créer.
Elle avait encore du mal à trouver quel vêtement lui conviendrait.
D'autres hommes entrèrent dans sa vie. Puis s'en allèrent. Les couleurs restaient, se déclinaient sur des planches de tilleul, sur des feuilles de papier.
Elle se cachait plus qu'elle ne se vêtait dans des vêtements originaux, mais tous déclinés dans des gammes de gris, de noir, de brun ou de bleu...

Puis, un jour, cela faisait tout de même plus de trente ans que la phrase couperet était tombée: "tu n'as pas le sens des couleurs", un jour, elle participa à un défi d'un groupe sur lequel elle était inscrite. Le défi? "Dix jours en couleurs, pas de noir".
Dix jours en couleurs...
Elle se prit au jeu, cherchant les vêtements colorés qu'elle avait, malgré tout achetés, et qu'elle assortissait bien souvent avec du noir ou du gris ou du marron.
Jour après jour, elle posta une photo d'elle, osant se montrer en pantalon ajusté, alors qu'elle cachait son postérieur la plupart du temps, recueillant les avis bienveillants des unes et des autres.
Jour après jour, l'évidence se fit: elle aimait ces tenues colorées, ces associations osées; évidemment, ça ne passait pas inaperçu, évidemment, ce n'était pas mièvre, pas convenu, pas sérieux. Elle comprit que les demi teintes, ce n'était pas sa nature profonde.

Elle envoya tout promener, à commencer par la fameuse phrase, et à sa suite, les vêtements bruns couleur de terre, qu'elle entassa dans un carton, se projettant de les revendre dès l'automne venu, revisita ses placards, fit des tas: à donner, à proposer à des proches, à vendre (oui, parce qu'il n'y avait pas que les vêtements bruns dont elle ne voulait plus). Elle ne garda que les vêtements colorés, quelques pièces noires ou grises.
Elle alla fouiner dans les friperies, chez Emmaüs, aux journées de braderie du Secours Populaire et pour trois fois rien reconstitua, à peu de frais, une garde robe dont chaque pièce la faisait vibrer autant que chacune des boîtes de pigments qu'elle avait achetées au fil du temps.

L'injonction stérilisante était retournée chez son émetteur. Il en ferait ce qu'il voudrait.
Elle se promit de ne jamais plus se laisser emprisonner par des phrases mortifères, prononcées à raison, ou à tort et décida d'informer ceux qui se risqueraient à les prononcer qu'elle leur rendrait leurs mots. Qu'ils aient trait à sa manière de se vêtir, de se coiffer ou à tout autre sujet qui la concernerait. C'était leur opinion, rien que leur opinion.
Elle se promit également de le dire un jour à sa petite fille, quand elle aurait l'âge de comprendre.

Quant aux couleurs, elles chantaient, de plus en plus libres, sur le papier. Il lui arriva même de voir des paillettes d'or danser dans l'air autour d'elle, un matin, sur la terrasse d'une amie parisienne.


Encre Mauve Lundi de Pâques 2019