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Elle est montée dans le train de banlieue. Nous allions à Paris toutes les deux.

Je lui souris. Elle me sourit en retour.

Quelques banalités échangées sur le temps qu'il fait; très chaud pour un printemps, pourtant, à la même date, l'année dernière c'était pareil, ont rapporté mes amies des réseaux sociaux.
Nous  évoquons le jardin, ma cueillette de violettes, les confitures de fleurs de pissenlit. Que pousse-t-il en ce moment? me demande-t-elle. Des radis, des salades, tout pousse mais rien n'est encore à maturité véritablement.
Je lui explique le principe de l'AMAP, tellement confortable pour les comme moi qui ne peuvent pas tout apprendre, en particulier la saison des graines, la saison des cueillettes.

Elle? Frêle. Une jeune fille aux cheveux blancs. Sa main qui remet la pince dans ses cheveux. Son chemisier à fleurs, son pantalon clair. Une jeune fille sans âge. Elle me le dira plus tard, son âge.

Elle sort de son cady rouge, un sac dont elle vérifie la fermeture. Intriguée, je regarde.
Oui, il y a des glaçons, je l'ai gardé, il m'a servi, j'y transportais des médicaments; quand on m'a fait des injections dans les yeux: j'ai eu un oedème.
Comme j'en ai eu un aussi, du fait d'une maladie auto-immune, je lui en demande la cause: "l'âge, vous savez, l'âge, j'ai 86 ans"...

86 ans. Fraîche comme certaines de mes étudiantes de 20 ans ne l'étaient déjà plus. Elle me demande pour mes yeux, comment j'ai guéri.
J'explique en vrac, l'homéopathie, l'acupuncture, la méditation, la visualisation, la psychothérapie.
Puis, nous fermons les yeux toutes les deux: il fait si beau, elle n'a pas pris ses lunettes de soleil et justement la lumière est forte.

Je la regarde plonger en elle-même, tout en pensant qu'elle a une belle profondeur intérieure, puis j'en fais autant.
J'ouvre les yeux, les siens sont de nouveau ouverts.
Elle se déplace pour se mettre en face de moi.

"Vous avez parlé de méditation tout à l'heure, c'est quoi la méditation, vous pouvez m'apprendre?"
Improbable question. Lieu improbable. Mais j'explique, je l'ai maintes fois expliqué lorsque j'étais professeur de yoga, il y a fort longtemps: prendre conscience des sensations du corps, en commençant par les pieds, remonter jusqu'à la tête. Puis concentrer son attention sur le souffle, sans y mettre aucune volonté.
Les pensées vont venir, lui dis-je, ce n'est pas grave, dès que vous les repérez, revenez à votre souffle.
"Croyez-vous en Dieu?"
Elle: "je suis croyante, mais pas pratiquante; chaque fois que je passe près d'une église, je demande à Dieu d'envoyer du bonheur à mes enfants, et petits enfants et même à mon petit père et à ma petite mère, même s'ils sont morts depuis longtemps."

Quelle fraîcheur décidemment, quelle simplicité. Elle évoque son petit père et sa petite mère avec tant de naturel. J'ai l'impression d'avoir mille ans et d'avoir devant moi l'Eve d'avant la chute. Comme une icône d'un féminin d'une pureté de cristal, déconcertante, de ces êtres qui désarment les soldats, comme les tout petits enfants peuvent désarmer certains hommes pas trop abîmés par les injonctions d'une société patriarcale.

Alors, je lui suggère: "puisque vous croyez en Dieu, sur chaque inspiration, dites "par Toi" puisque ce souffle vous est donné, sur chaque expiration "pour Toi" puisque ce souffle vous pouvez l'offrir. La vie ne nous appartient pas, n'est-ce pas, elle nous traverse."

Paris Montparnasse. Elle s'appelle Léa, me demande de prier pour elle, pour son neveu qui ne trouve pas de travail. Elle me demande d'écrire sur un bout de papier la phrase que je lui ai donnée ainsi que mon prénom: "je vous rajouterai à la liste des personnes pour qui je prie"; nous descendons du train, nous tombons dans les bras l'une de l'autre.
Gratitude.

Peut-être croiserez-vous un jour une Léa, elle ou une de ses soeurs, ces femmes sans âge, dont les seules armes sont le sourire, l'humilité et la simplicité. Je vous souhaite de la reconnaître. Ce sont elles les véritables piliers de la terre.

 

Encre Mauve, le jour de Pâques 2019