ma joie demeure

Pendant des décennies et de manière plus intense lors de mes dernières années d'enseignement de l'économie, j'ai entendu élèves et étudiants s'insurger contre l'État, ce « voleur qui s'en met plein les poches ».
Quand je demandais « c'est quoi l'État pour vous ? », c'était « celui qui nous prend des impôts, des taxes », jamais : « celui qui nous permet d'avoir accès gratuitement aux études, de se voir rembourser les soins de santé, d'avoir recours gratuitement à la justice en cas de litige, de spoliation ».
Jamais.

L'État n'est vu que comme celui qui prend, qui prélève, qui étrangle tout le monde.
Il faut dire que le train de vie de l'appareil exécutif et législatif n'est pas propre à rassurer sur la destination de nos deniers. Pas plus que les avantages concédés aux anciens ministres -l'eussent-ils été un an seulement- ou aux anciens présidents – et l'espérance de vie s'allonge (il y en a un dont nous finançons la vie depuis 37 ans tout de même). Ni les enrichissements éhontés et les entorses à la loi pratiqués par nombre de maires.

Cependant il faut tout de même réaliser qu'arriver à rejeter le principe de l'impôt et donc la légitimité du rôle de l'État est l'antichambre vers un retour à ses fonctions régaliennes.
Régaliennes ? De « rex » le roi. Oui, oui, ce sont celles qui étaient dévolues au roi sous l'Ancien Régime : justice, police, armée. Point. Absence de système éducatif, absence de système de santé, absence de système de retraite. Nécessité de l'entraide familiale pour ne pas crever de faim, pour ne pas crever tout court.

Au fond, tout courant politique prônant la diminution du rôle de l'État est un courant nostalgique de l'Ancien. Tourné vers le passé. Incapable d'imaginer une autre conception de la vie en société.
Entendons nous, l'État en tant que tel est une béquille : si les hommes étaient réellement soucieux du bien-être de leurs congénères, ils inventeraient des solutions locales écologiques : utiles économiquement, équitables socialement et soucieuses de leur pérennité afin de ne pas pénaliser les générations à venir.
L' État n'existe qu'en raison de l'immaturité de l'humain à penser collectif.


Le lavage de cerveaux orchestré par les penseurs dont Milton Friedman est le chef de file (économiste américain prônant le désengagement de l' État, dont les idées ont contribué à la déstabilisation du Chili et au coup d'état de 1973 par l'extrême droite ; désengagement de l'État ?: diminution de ses prérogatives, donc de ses dépenses, donc des impôts), ce lavage de cerveaux a été efficace.
Méfions nous de la tentation de stigmatiser les impôts payés en oubliant de stigmatiser ceux qui parviennent, par la défiscalisation et l'évasion fiscale, à s'extraire de cette obligation de contribuer aux dépenses qui les légitiment.
C'est là qu'il y a leurre.
À mettre la pression encore et encore sur les classes moyennes qui s'appauvrissent, et sur les plus pauvres qui se précarisent un peu plus, il n'est pas étonnant de les voir se rebeller et de revendiquer plus de justice fiscale.

Puisse cette revendication aboutir en effet à la taxation des plus riches, un peu partout dans le monde (ce dont je doute : tant de pays sont encore dans une conquête hégémonique digne des cours de récréation de primaire).
Comme ce ne sera pas, je crains que rien ne bouge de bien convaincant, que les idées libérales ne continuent à faire flores avec leur engendrement de souffrances et d'inégalités, en attendant que le réchauffement climatique ne vienne rebattre les cartes et rappeler à l'humanité où est l'essentiel.
Et je continue à rêver de coquelicots, de bleuets au milieu des blés blonds, de rires d'enfants, d'épaules tendres et de hanches arrondies...

 

Encre Mauve 19 décembre 2018