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Deux photos. Des mains derrière des têtes. Des corps agenouillés. Les uns prêts à être fusillés. Les autres, rangés, par on ignore quel argument convainquant, le visage regardant un mur, pour certains.
Beaucoup se sont insurgés contre la juxtaposition de ces deux images, affirmant que cette juxtaposition était déplacée, voire indécente.

Sur la première, de jeunes gens étaient promis à la fusillade par des serviteurs d'un ordre nouveau véhiculant des idées racistes et fascistes. De jeunes gens dont le seul tort était de ne pas vouloir de cet ordre nouveau, dans le meilleur des cas. Pour certains le tort était d'être nés juifs, tziganes, homosexuels, handicapés.
Sur la deuxième, de jeunes gens d'une banlieue colorée de la région parisienne, des jeunes nés en France, de parents ou de grands parents venus en France au moment où la France avait besoin d'eux et qui n'en repartirent pas. Des immigrés en quelque sorte.

Mais des jeunes gens français par le droit.
Des jeunes dans des cités, où sévit la loi des caïds, supplantant bien souvent la loi de la république . Une république qui n'avait cure de ces cités dortoirs, puisque leurs habitants courbaient l'échine, ne faisaient pas plus de bruit que ça. Mais voilà, les cités sont, pour certaines, devenues des poudrières, ce que certains décrivent comme des zones de non droit, où peut fleurir un racisme à l'envers. Où grandit la détestation des représentants d'un ordre dont beaucoup se sentent exclus. De par leurs origines, de par leurs croyances.

Cet ordre public, cet ordre social, se délite à un point qu'il explique le soulèvement populaire actuel.
Ordre public, ordre social au service des intérêts supérieurs d'un système dont l'idéologie a tellement imprégné les consciences que justement elles ne la perçoivent plus : l'art de la persuasion, de la manipulation mentale pour conduire à consommer, à adhérer aux valeurs de compétitivité, d'enrichissement, d'accumulation, etc. a été érigé en méthode de gouvernement des foules.

Sauf que les foules commencent à ouvrir les yeux.

J'aimerais croire que les policiers et gendarmes ne se reconnaissent pas dans les idées nauséabondes d'extrême droite, de leur envie d'éradiquer ou tout au moins d'éliminer du territoire toutes les personnes dont la culture, les traditions ne correspondent pas à l'idée qu'il se fait de "l'identité" française. Mais je ne le crois pas.

Bien sûr, sur la première photo, la vie des jeunes allait être fusillée.
Pas sur la deuxième.
Peut-on cependant se représenter ce que signifie grandir dans un pays où l'espoir d'avoir un travail intéressant s'amenuise d'autant plus qu'on a la malchance de vivre dans des lieux dans lequel le taux de pauvreté est de 32%* alors qu'il est en moyenne de 14% dans notre pays? * source INSEE.
Peut-on se représenter la fragilité de la vie, l'absence d'outils conceptuels de ceux-ci lorsqu'ils sont confrontés à ceux qui, dans leur esprit – mais dans la réalité aussi- sont les défenseurs d'un système qui engendre autant d'inégalités ?
Il faut en avoir côtoyé de près, de ces jeunes là, pendant des années, pour s'en faire une idée approximative. Et encore. J'ai croisé des jeunes dont je suis persuadée qu'ils arrivaient au lycée ventres vides. Je n'ai rien fait, je n'ai rien dit. Ils ne dérangeaient pas : ils dormaient d'épuisement sur leurs bureaux. J'ai été lâche. Aussi lâche que ces braves français en pantoufles qui ne bronchèrent pas lorsque leurs voisins étaient pris dans des rafles. Il n'y a pas de petite ou de grande lâcheté.

Alors, si certains et certaines se sont insurgées sur la comparaison entre les deux photos, j'aimerais tant qu'elles aient raison et moi tort.
Hélas, je ne parviens pas à croire que j'ai tort, et s'il est délicat de faire des procès d'intentions aux uns et aux autres, je voudrais être tout à fait certaine qu'il n'y avait pas l'intention de mater, d'humilier, de dresser de la part des forces de l'ordre.
Et que signifie encore défendre un ordre qui engendre autant de laissés pour compte et autant de révoltés ? La révolte des gilets jaunes serait d'un autre ordre que celles de ces jeunes ?
À quel moment, désobéir aux ordres n'est pas un acte d'humanité ? À quel moment réalise-t-on que l'on défend l'indéfendable?

Nous sommes loin des horreurs nazies : oui ! C'est certain. Elles ne se cachaient pas : au grand jour, on tuait qui n'était pas en harmonie avec elles.
Je prétends que le capitalisme est encore plus sournois et destructeur. C'est sa ruse suprême que de laisser croire que notre liberté s'exerce en lui et grâce à lui.
Sans violence armée.
Sans bain de sang.
Chez nous.
En occident.
Pour le moment.

 

Encre Mauve 12 décembre 2018