main bébé

En ce jour souvenir de la naissance de mon père, j’égrène et les souvenirs et l’à-venir.
Je ressens une fascination pour ce moment unique qui fit se rencontrer (et qui fait se rencontrer à chaque conception) un ovule et un spermatozoïde. Et ce n’est pas tant l’acte d’amour (dans le meilleur des cas) qui me fascine que cette entrée dans l’histoire de cette rencontre.
Prémisses de l’entrée dans l’histoire car toutes les grossesses n’aboutissent pas- j’en ai fait l’expérience dans ma chair en perdant un bébé à six mois de grossesse.
Oui, c’est un émerveillement car comment imaginer que cela va de soi que cette rencontre initiale aboutisse à la mise au monde d’un nouvel être humain.
Quelle mécanique absolument précise que la vie.
Mon père, né il y a 90 ans, fut ce petit machin dans les entrailles de ma grand-mère. Et naquit, grandit.
C’est le plus beau cadeau que nous ayons reçu, nous les femmes, que de porter en nous cette capacité à héberger une vie à venir.
Ces instants sont précieux.

Mais toutes les femmes ne sont pas mères et les hommes ne le seront jamais.
Cependant, il est possible, en se quittant un peu, d’assister intérieurement à cette magie de l’organisation des cellules, qui savent chacune ce qu’elles doivent accomplir, la manière de se diviser, de croître, de s’assembler, de se spécialiser. Cela donne véritablement le vertige, vertige de cet infiniment petit qui s’active avec précision, jusqu’au jour où c’est le moment d’aller respirer l’air du dehors. Pour continuer à y croître jusqu’au jour où l’être est prêt, à son tour, à transmettre la vie.
Ainsi, il m’arrive souvent, chaque jour un peu, de me rendre en esprit auprès de cette petite vie qui éclot, là-bas, portée par cette jeune femme que mon fils a choisie comme compagne. Et je suis là, devant, comme au seuil d’un mystère, encore plus émue que lorsque j’ai porté mon fils en mon sein. Goûtant ce miracle inouï dont aujourd’hui, délivrée des soucis du monde, je mesure à grand peine le prodigieux renouvellement.
Quelle merveille, quelle persévérance, quelle opiniâtreté, la vie, comme une vague sans cesse recommencée et donnée au rivage, puis reprise, revenue.
Double mouvement de naissance puis de mort, lorsqu’une autre naissance a pris le relai.

Mais entre la nouvelle naissance, celle de l’enfant engendré et la mort, pourquoi vivons nous encore?
La vie semble nous être donnée, gracieusement, pour notre bon plaisir. C’est impossible: la vie, si on l’observe, attend de tout vivant qu’il transmette, tant qu’il le peut.
L’homme, enfin, la femme ne le peut pas indéfiniment. Ne le peut pas jusqu’à la mort. Et pourtant il se passe du temps entre le moment où s’installe la ménopause et le moment de la mort. Tout ce temps, la vie attend que la femme s’en serve (et l’homme aussi s’il a épousé une femme de son âge et qu’il choisit de ne pas la quitter!).
Transmettre. Transmettre plus loin que soi.
Après les enfants de chair, les enfants de non-chair: tout ce que l’homme peut mettre au monde, en ce qu’il est seul parmi tous les règnes vivants à pouvoir le faire , ses créations, ses inventions, ses découvertes, ses émerveillements, ses chants, ses danses, ses écrits, ses dessins, ses peintures, ses mains tendues aux plus jeunes, aux plus démunis, aux plus souffrants, ses prières lorsque la vue nous quitte et parfois aussi l’ouïe, en guise de merci, en écho à la surabondance de la vie que le printemps révèle en son foisonnement, que l’été offre en ses fruits nés du soleil et de l’eau.
Tout ce surcroît d’humanité qui n’est pas de chair mais qui tisse l’étoffe du beau pour habiller la terre.
D’une conception, l’autre.
Celle qui va engendrer le sourire chez l’autre, celle qui mettra au monde un supplément de beauté.
Sans prétention.
Juste par surabondance.
Parce que la vie ne se peut retenir, ne se peut garder pour soi.
Parce que le temps n’est pas à passer, ni même à tuer: quelle horrible expression! Donner. Partager.
J’écoutais ce matin une émission d’arte*, découvrant que l’une des valeurs de ces milieux aisés qui détiennent les manettes des pouvoirs, l’une de ces valeurs consiste à amasser de l’argent. J’ignorais que c’était une valeur. Même si, depuis fort longtemps, je constate le comportement boulimique de ces familles de nantis, le club des très riches.
Comme ils me semblent loin de la simplicité de la vie, de cette générosité surtout. Bien loin du message des Evangiles.
Alors que beaucoup d'entre eux se reconnaissent dans leur affiliation à l'Eglise. Qui devient un club mondain comme un autre. Terrible dévoiement de la profondeur d'un message que seuls des Saint François me semblent avoir porté.

 

Encre Mauve, le 19 mai 2018

 

*

Les bonnes conditions | ARTE

Pendant près de quinze ans, la réalisatrice Julie Gavras a suivi huit adolescents des quartiers chics. Un portrait par l'intime des futures élites, à rebrousse-poil des stéréotypes.

https://www.arte.tv