planche

Réaliser une icône s’inscrit dans une tradition qui se transmet au fil des siècles de l’ancien au néophyte. Comme dans le tai chi chuan que je pratique également.
Il m’est arrivé, alors que je pratiquais le salut initial dans la forme lente, de sentir que j’étais, à ce moment précis, en relation avec tous ceux qui depuis des siècles à ce jour, répétaient ces gestes en les habitant de leur conscience.
Pour réaliser une icône, c’est à un enchaînement de gestes, de techniques millénaires auquel l’apprenti est convié, faisant suite à des générations. Engendrements.
Cela commence par le support.
Une planche de tilleul.
Le tilleul. Si vous avez la chance de vivre dans une ville où il en fleurit, vous connaissez son odeur à la floraison. Enfant, j’ai grandi auprès de grands parents qui avaient planté un tilleul dans leur jardin. L’odeur sucrée de cet arbre est restée gravée dans mon souvenir.
Commencer une icône par une planche de tilleul m’évoque irrésistiblement la douceur de ses fleurs. C’est un symbole fort que d’utiliser le bois d’un arbre dont l’aubier a des vertus drainantes, en particulier du foie et les fleurs des vertus apaisantes. J'ignore si ces raisons ont présidé au choix du tilleul comme support mais elles me parlent. Le foie est le siège de la colère en médecine traditionnelle chinoise; cette colère de l'homme impatient, contrarié dans ses désirs, ses attentes. Colère à soigner pour qui prétend à plus de transparence. Colère à transformer. Ces colères ci. Parce que les colères contre l'injustice, la pauvreté, celles-ci, elles sont saintes.
La planche doit être vierge de nœuds qui risqueraient de la déformer. Pour éviter cet écueil, seule une des faces sera préparée, celle qui correspond à la partie concave du bois, au plus près du coeur ; de telle sorte que si le bois travaille, et il travaillera, la planche s’incurve plutôt qu’elle ne s’élargisse, risquant de déformer le travail effectué.

Arrive alors l’étape de la pose de l’enduit.
Une douzaine de couches de blanc de Meudon mélangé à de la colle de peau de lapin. Bon, pas très vegan, l’icône, j’en conviens. J’avoue ne pas avoir essayé de réaliser de la colle d’amidon de farine ou de riz. Farine, il faut oublier, car du fait du gluten contenu dans le blé, des ptites bestioles gourmandes pourraient avoir la tentation de s’installer pour pique niquer et niquer votre planche. Quoi ? J’ai dit un gros mot ? Et ce n’est pas bien pour quelqu’un qui réalise des icônes ? Ahhhhhh….
Et bien, je ne m’excuse même pas envers ceux que ça choquerait, parce que s’ils s’arrêtent à ça et bien tant pis.

Bref, douze couches, pas plus de trois, voire quatre, par jour, pour laisser à chacune le temps de sécher sinon la couche de dessous emprisonnée sous trop de couches déjà sèches, risquerait en séchant de faire éclater les couches supérieures et vous verriez votre planche vieillie, je veux dire, parcourue de longues sillons, avant même de poser le moindre petit trait de crayons. Une icône marquée par le temps avant que le temps n’ait fait son œuvre.
Il faut donc s’armer de patience. Ou alors accepter soit de peindre sur une planche pas lisse du tout, soit de laver sa planche et de recommencer l’enduit à zéro : le moindre geste mal fait a des répercussions proches ou lointaines.

De la patience, il en faudra d’ailleurs pour préparer l’enduit, vérifier qu’il est à bonne température, le passer, en évitant les bulles, les poils de pinceaux égarés, puis le lisser avant qu’il ne soit trop tard.
Lisser l’enduit frais. Un métier à part entière. Un métier qui me donne du fil à retordre, car l’enduit est un matériau dont je ne saisis pas le comportement et donc la manière de me comporter avec lui. Ce qui donne immanquablement des rayures, des irrégularités qu’il faudra poncer.
Oui, parce qu’il faut poncer. Entre chaque couche. Dehors, c’est mieux ! cette petite poussière fine est une véritable plaie pour qui serait maniaque du ménage (ce qui n’est pas mon cas, ouf !) et sans doute aussi pour les poumons de quiconque. Et là, je me sens concernée !
Donc, on ponce, on ponce, on enduit, on ponce, on enduit, on ponce. Ah, la tentation d’accélérer le séchage…toujours mon problème avec le temps !
Et enfin, on arrive à la couche ultime, et là, on continue à poncer avec un papier de plus en plus fin pour arriver à une surface dont l’aspect évoque la porcelaine.

La page/planche blanche est prête à recevoir le dessin.
L’immaculé s’offre à la présence.
Instant vertigineux.
Contemplation.
Silence.
Dans cet espace limité, oser inscrire l’illimité.
Quel culot ! Il fallait bien ces douze couches pour commencer à faire plier un peu la prétention de croire que ça allait être facile de réaliser une icône, que c’était un peu comme peindre une toile.
Moïse se déchaussa devant le Buisson Ardent en signe de respect.
Le cœur de la flamme est blanc : là où le feu est le plus intense ; c’est sur cette intensité de brûlure que nous allons oser poser la main. S’il n’est pas question de se mettre pieds nus, il est cependant nécessaire de purifier son cœur. Les gestes ne sont qu’oripeaux si le cœur n’est pas engagé.
Purifier son cœur ? A minima, avoir conscience que nous sommes au service de l’icône, de son sujet, de cet illimité a-temporel qui se laisse entrevoir au travers de l’icône terminée.
Instant vertigineux.
Contemplation.
Silence.

 
MC Le 5 mars 2018 à suivre....