Maman

Lorsque je plonge en moi, le regard étonné voit défiler des visages, des silhouettes lentes, qui parcourent le temps de leur pas grave et lourd.
J’en reconnais certains de ces visages dont les yeux se posent sur moi en retour.

Je vois ma mère en tous ses âges de la jeune femme timide à l’ancêtre grabataire et puis cette vision trois jours avant sa mort : toute vêtue de blanc, assise dans son fauteuil, un grand sourire sur son visage redevenu lumière.
Derrière elle, Henriette,

henriette

très tôt en allée dans les prairies du ciel, la modiste amoureuse des étoffes et joyeuse assurément, si j’en crois son sourire, mais boudeuse aussi à scruter les rares photos et puis Marguerite,

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l’amoureuse de poésie, la joueuse de mandoline, l’infirmière des poilus, la mère de cinq enfants, effacée derrière ses maternités.

Plus loin, c’est compliqué, je vois Marie et Léonie, la sèche et la ronde, deux sœurs aussi dissemblable qu’on puisse l’imaginer. Deux sœurs ? oui, mes grands parents étaient cousins. Marie, dont j’ai appris par une de mes tantes, qu’elle était aussi mauvaise qu’elle était anguleuse. Léonie à qui rien ne résistait : coudre, faire un mur, tricoter, jardiner ; c’était une femme libre déjà, à sa manière. Capable de parcourir 15 kilomètres à pied pour aller voir Marie, une courge du jardin sur la tête pour offrir en présent, et de faire demi-tour illico parce qu’elles venaient toutes les deux de se disputer. Femme libre.
Deux protestantes solides. Femmes de la campagne ardéchoise.

De l’autre côté, je ne vois qu’une femme, au visage fermé, d’une autre campagne, celle des Monts du Lyonnais, sans doute, plus âpre, moins lumineuse et ensoleillée que celle d’Ardèche. La terre se reflète souvent dans le corps et l’âme de ceux qu’elle porte.
Mes ancêtres lyonnaises avaient dû avoir une vie plus rude.

Ensuite, ce sont des ombres, mères de ces arrières grand mère ; le vertige me prend de contempler ses vies, leurs amours, leurs maternités, leurs joies mais aussi leurs peines.
Ces bras portant l’enfant. Ces corps lourds bien souvent. Ces peurs du lendemain.
Autant de traits d’union entre leurs hier et leurs demain. Constance à transmettre la vie un peu plus loin que soi. Sans toujours comprendre pourquoi. D’ailleurs y a-t-il un pourquoi ?

Si aujourd’hui, la vie que j’ai menée m’a permis de comprendre que je portais en moi des ombres mais aussi des lumières, je ne sais pas si, en leur temps, elles ont eu le temps de s’interroger, de s’observer. Luxe de riche et de nantie sans doute. Oui, sans doute, mais peut-être pas. Je leur fais ce crédit. Parce que cela me plait d’imaginer que mes ancêtres n’ont pas fait que subir leur vie, qu’elles y ont déposé une empreinte, leur empreinte même infime.
Il me semble que nos vies sont toujours symphonies inachevées, que nous n’avons jamais le temps d’exprimer le meilleur de ce que nous portons, parce que nous avons peur, parce que nous avons froid, parce que c’est ainsi sans doute, parce que la vie a tout son temps et que le temps de la vie n’est pas le nôtre.Ces symphonies inachevées que je contemple aujourd’hui, je me sens l’héritière de toutes les beautés qui sont restées en suspens.

Et s’il est une fidélité que nous devons à nos ancêtres, c’est celle de sublimer les beautés qu’elles portaient et qu’elles n’ont pas eu le temps  d’accomplir ou pas su le faire. Ainsi, devenir à son tour trait d’union, en portant un peu plus loin que soi, le flambeau de toutes ces beautés qui nous ont précédé me semble donner du sens à notre passage fugace, jusqu’au bout de ce passage, jusqu’au dernier souffle.
Pas pour soi.
Pour elles qui nous ont engendré et transmis la vie.

 

EM le 8 mars 2018