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Aux derniers lilas, elle partit. Son petit corps devenu plume s’envola.
Des milliers d’oiseaux la portèrent sur leurs ailes, avec douceur, vers cet envers du décor où même les chats se rendent lorsque le jour ne les éveille plus au tout petit matin.
Son regard vrillait le mien.
Que dire en cette ultime rencontre ? En cette profondeur de silence ?
Ils n’ont pas la parole, les chats. Ils sont danse, arrondis improbables, abandons aux accoudoirs des canapés, marches de sioux dans les hautes herbes et fulgurance bondie sur l’insecte au pas lent, claquement de mâchoires devant l’oiseau perché, feulements de désir à l’orée des beaux jours, jaillissements, patiences infinies. Ils sont.
Je n’ai pas trouvé un seul mot, pas un seul pour lui dire ma tendresse, ma tristesse de la voir me quitter, de la voir s’en aller là où je n’ai pas encore posé le pied. Pas un mot pour la rassurer. D’ailleurs en avait-elle besoin, recroquevillée sur elle-même dans cet ultime passage ?
Il aurait suffi d’un mot pourtant. Mais nos mots sont si vains.

Je lui ai tout de même parlé du paradis des chats et d’un après où s’il existe, et pour ma part, je le crois, nous nous retrouverons. Je lui ai parlé de Spirale, sa fille, partie trop vite, qui l’attendait déjà, de ce chaton mort né qu’elle n’avait pas connu.
Elle, elle me regardait, ses yeux devenus immenses dans sa face devenue si menue.
Elle me regardait, et ronronnait. Et pourtant, elle souffrait et ne se plaignait pas.
Présence totale dans le silence.

Invitation à déposer mes souvenirs, à ne pas anticiper ma peine, les jours d’après.
Toute ma science brûlée dans ce point d’incandescence de deux pupilles de chat.
Je l’ai posée sur mon ventre et j’ai attendu. Avec elle.

Et elle m’a rappelé que le temps n’existe que dans la tête des humains qui ont besoin de se fixer des limites, des gardes fous, pour eux dont la raison chavire si vite. Je me suis souvenue de son attention répétée chaque jour à nettoyer son pelage comme si c’était la chose la plus importante au monde, de sa manière de manger avec délicatesse, de ses arrivées dès potron minet sur mon ventre, alors que je dormais encore pour s’installer, moustaches frémissantes, guettant mon souffle et surtout l’ouverture de mes yeux, de ses siestes interminables le jour, de ses envies pressantes de venir sur mes genoux lorsque je corrigeais mes copies, puis de s’installer en travers de mon bras m’interdisant de facto tout mouvement et de son désir non moins irrésistible d’aller au jardin dès que je m’asseyais pour lire ou pour téléphoner, de son regard si doux dont les pupilles pouvaient se dilater en un instant, billes noires et rondes, si elle ne voulait plus de mes caresses, de ses longs discours pour m’aider à comprendre qu’elle avait faim,  de ses bouderies dos tourné avec des regards à la dérobée pour vérifier bien que j’avais remarqué qu’elle boudait, de ses engueulades quand je rentrais de quelques jours de vacances – ça faisait un moment que je ne prenais plus qu’une semaine à la fois tant il me semblait, à observer la manière dont elle m’accueillait au retour, que ma présence lui manquait

Les images ont défilé. Dix huit ans partagés ça crée des liens tout de même.
J’ai appelé mon fils ; il avait neuf ans quand nous sommes allés la chercher…
Il pleurait. Moi aussi.
J’ai plaisanté en disant qu’elle partait un an trop tôt. Dix huit ans, elle aurait pu voter aux prochaines présidentielles…

La maison me semble vide. 

À-dieu Pussy, gentille petite bête d’amour, ma tendresse.

 

MC Mai 2016