mon fils

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Mon fils.

Avant de commencer à lire, veux-tu bien cliquer sur le lien au-dessous de la photo? Voilà, c'est Mozart. Tu peux lire maintenant:

Quand ton histoire a commencé, tu n’étais pas encore conçu. Ton père et moi venions de tomber en amour.
J’étais chez lui en Belgique le 26 avril 1986.
Et les radiations sont arrivées jusqu’à Bruxelles puisqu’elles se sont arrêtées aux frontières de la France.
Les radiations dis-tu ? Oui, celles de Tchernobyl, la centrale nucléaire qui venait d'exploser.
Je me souviens très bien, j’ai ressenti l’effroi. L’homme avait enfanté un monstre, il l’avait lâché une fois et il avait tué, mais c’était pour la bonne cause. Et puis, en 1945, le Japon paraissait si loin. Et puis, je n’étais pas encore née…
L’Ukraine. Le grenier à blé de l’Europe. Mes cours de géographie. Le monstre s’était réveillé. Tout seul, cette fois.
Et puis le temps a passé.

Un jour, j’ai su qu’une nouvelle vie s’était installée en moi. T’attendre. Te chanter des chansons, écouter Mozart en mettant la main sur mon ventre pour que tu entendes aussi. Ce même Mozart dont ce morceau me propulse dans un au-delà du temps et de l'espace où je passerais bien le reste de ma vie. Cette attente fut bonheur.
Et tu es né. En 1989.
Joie ! Joie ! Joie !
Petit homme en parfait état de fonctionnement. Ô cette rencontre des regards, ces interrogations muettes du tout petit bébé, et puis cette complicité, si vite, cet amusement dans tes yeux. Mon petit sage.
Bon, ça c’était jusqu’à ce que tu commences à vouloir te déplacer tout seul. Et ça a duré environ vingt ans. Tu n’as cessé de vouloir être grand. Il m’a fallu te suivre, t’accompagner, faire taire mes peurs pour ne pas t’entraver, trouver la parole juste pour te convaincre, lâcher du lest.

Je m’égare ; il me faut rajouter qu’en 1989, il y a eu un autre tournant, la fameuse chute du mur. Une bonne nouvelle apparemment pour des milliers d’individus, à en croire leur joie de pouvoir le dépecer pierre par pierre puis de renverser peu à peu tous les régimes socialistes d’Europe.
Bonne nouvelle ?
Pas si sûr. Le libéralisme américain n’avait plus aucune entrave.
Plus aucun contrepoids.
Nous ne sommes pas d’accord sur l’analyse du monde que nous faisons l’un et l’autre. Je n’en parle plus trop d’ailleurs. Toi non plus. Je suis fonctionnaire. Pas toi. Et bien sûr, selon toi, je ne peux pas comprendre la difficulté de créer son entreprise, de prendre des risques, difficulté qui légitime d’en retirer quelques avantages.

Je ne suis pas certaine d’avoir su bien le dire, mais ce ne sont pas les petits patrons qui m’inquiètent le plus, quoique parmi eux, il puisse y en avoir qui aient été ou qui soient encore de parfaits salopards, s’arrogeant le droit de cuissage sur les femmes et le droit à l’insulte et au mépris pour tous, hommes et femmes confondus. Des guignols pétris de beaufitude. De ceux qui marchent à cinquante ans, la bedaine en avant, leur suffisance en bandoulière.

Non, ceux à qui je ne pardonne pas, ce sont ceux qui possèdent le capital de ces monstres aux tentacules visqueuses, dont la toile s’est tissée en même temps que la toile sur laquelle tu navigues comme si tu avais fait ça toute ta vie, voyageur des temps modernes. Ceux dont l’étalon de mesure du succès c’est, en vrac, la rollex, le yacht de trois étages, avec piscine et terrain de tennis, le chalet à Megève, la maison de campagne à Deauville, le riad à Marrakech, la Mercedes, la carte du Lyons Club ou bien du Rotary, quelques lignes dans le Gotha, une autre maison de campagne sur les hauteurs de Saint Trip’, un abonnement au golf de Trifouilly les Oies Vierges pour la modique somme annuelle de 6500 €, une table réservée à l’année à la Tour d’Or, qu’ils y mangent ou pas d’ailleurs le fameux canard au sang, et j’en oublie de ces insignes signes extérieurs de richesse, d’autant plus nombreux sans doute que leur richesse intérieure est squelettique.

Aussi squelettique que ceux, que leurs choix, dans le feutré des conseils d’administration, conduisent inéluctablement à un asservissement éhonté, quand ils ne se suicident pas de désespoir, chez nous, pas encore trop, mais à l’autre bout du monde, bien plus souvent.

Voilà, je sens que tu bous. Tu trouves que j’en fais trop.
Et dire que c’était censé être une lettre pour te souhaiter un bon anniversaire.
Pardonne moi : je porte en moi le sang de ton grand père, celui qui a fait grève pour que ses enfants et ses petits enfants connaissent des conditions de travail meilleures que les siennes. Spartacus, c’est ainsi que ses amis le surnommaient.
Spartacus, tu ne connais pas ? Pourtant, tu as suivi quelques cours de latin.
Spartacus, l’esclave révolté qui réussit à rallier à ses idées des petits paysans et des bergers et à mettre Rome en défaut pendant deux ans. Il en mourut. Crucifié sans doute. Cela se passait en 73 avant JC.
Pardonne moi encore : je porte en moi encore le sang d’ancêtres protestants dont certains, m’a-t-on dit, c’est la légende familiale, dormaient avec le fusil sous le matelas.
Un protestant ça proteste. C’est âpre, comme la terre d’Ardèche, c’est raide aussi, ça a du mal à être souple, ça conteste, et c’est libre : pas d’intermédiaire entre lui et Dieu. Il lui parle debout, l’insulte ou bien rend grâce. Ça lit la Bible tout seul et ça en fait son miel à force de la lire et d’y scruter des traces de sa propre histoire pour pouvoir l’éclairer.

Voilà, tu vois, quand je te parle, je ne suis pas toute seule. Ils sont là, derrière moi, tous mes ancêtres, tous tes ancêtres donc. Ils parlent par ma voix. Et surtout, surtout, ils espèrent que tu n’ignoreras pas leur héritage secret, celui qui coule dans tes veines.
Oui, parce que d’héritage matériel, tu n’auras pas hérité d’un énorme patrimoine venant d’eux. Ils étaient des modestes. Ils venaient de la terre. Celle que l’on travaille pour qu’elle donne son fruit. Celle que l’on écoute craquer sous la poussée des semailles montées en germe. Celle qui peut désoler lors d’étés trop brûlants.
Tu es le fruit de tous ceux là et tu vis dans un autre monde que le mien, de la même manière que moi aussi, je me suis éloignée de leurs conditions de vie.
Tu as des outils de compréhension que je n’ai pas, un référentiel qui n’est pas le mien. Ton travail t’ouvre des perspectives que je ne comprends même pas mais je sens bien qu’elles te donnent un autre regard que celui que je porte sur le monde. Je vois bien que ta manière de vivre n’est pas celle que j’ai connue : vous entretenez des relations très suivies avec des groupes d’amis. Vous savez trouver les bons plans. Vous êtes à l’affût. Vous partagez vos trouvailles.
Heureusement que vous vivez cela, que vous semblez détenir les clés de compréhension de ce monde que je suis tellement désolée de te léguer dans cet état. Ces guerres pour l’eau, pour l’énergie, pour les terres, pour les minerais. Et ces fous furieux, ceux qui se font sauter et les autres qui en profitent pour proférer leur haine de l’homme. A mettre dans le même panier de linge sale.

Mais j’ai confiance en ta force.
Sais-tu ce qui m’a rassurée récemment ?
Lorsque vous êtes partis aux USA avec ta bien aimée, ce qui vous a plu par dessus tout, c’est votre rencontre avec le désert ; cette beauté vous a touchés. Profondément.
Et puis, quand tu m’as demandé de te conseiller un livre pour apprendre à méditer.
Le dépouillement, la nudité et le silence.
Tout peut t’arriver maintenant, tu as les bonnes clés en toi. À toi de ne pas oublier de t’en servir. Tu sais, les clés, ça rouille. Parfois.

Alors, mon fils, bon anniversaire.  N’oublie pas tes ancêtres et prends soin des clés !
Et puis, je te rappelle que c’est toi qui m’as appris à les ranger toujours au même endroit pour ne plus avoir à les chercher comme une furie au moment de sortir. Ce que tu m’as appris, tu devrais pouvoir t’en servir toi aussi : toujours au même endroit pour pouvoir affronter le monde…

 

Tendresse. Mam.

30 Mars 2016