S5033991L’air s’était rempli d’or
Le couchant s’étalait en longues draperies
Au ciel, trois canards
Un frisson de vent frais
La grande solitude du soir allait commencer
Des heures de grand silence dans la lueur blafarde de l’écran allumé.
Il regarda le tronc du grand pin s’embraser, derniers feux du soleil

Vite une cigarette.
S’emplir de feu pour tenir tête au froid de l’obscur rampant, la nuit comme un manteau sur la ville agitée.
La lune allait monter vers sa plénitude. Pâques bientôt et sa promesse de lumière.
Il ne savait plus.
Le château de sable de ses certitudes se laissait aspirer par la marée montante des remugles du monde.
Les fous furieux en Allemagne, nostalgiques des camps.
Les camps de réfugiés, nostalgiques de leur terre natale.
La terre d’Afrique endeuillée sous le feu de fous furieux.
D’autres.
Mais aussi fous que les premiers.

Il frissonna. Jusques à quand la haine ?
Jusques à quand le règne du maître de ce monde, l’argent et son cortège d’avides et de frustrés, bloqués au stade oral à tout jamais ?
L’urgence de prier ne lui avait jamais paru aussi pressante. Ou plutôt de se taire, il ne savait plus prier. L'avait-il vraiment su d'ailleurs. Taire ses souffrances, ses états d’âme et ses questionnements, c'était déjà ça de moins qui pèserait sur le monde.
Il revoyait ces photos des charniers de Dachau et d’ailleurs. Il ne parvenait pas à admettre que rien n’avait bougé depuis.
Impatient. Il était impatient de voir advenir son rêve. À deux doigts de renoncer à le caresser encore. À deux doigts de tout jeter aux orties ou bien dans l’étang et de se replier pour ses dernières années sur un égoïsme de vieil homme désabusé, désenchanté.
La nuit était venue. Une deuxième cigarette, le rouge dans le noir, seul repère pour ses yeux.
Rouge. Rouge comme son cœur et comme ses idées.
Noir. Noir comme son drapeau sans chef  ici-bas ou après.

Mais alors cette lumière. Se pourrait-il qu’elle existât ?
Il lâcha dans le vide sa question sans réponse. Bientôt il saurait. Dans vingt ans tout au plus. Il avait marché sa route depuis tant d’années qu’il était fatigué.
Il jeta un regard sur la boîte à images censée le relier au monde.
Un monde qui s’invitait trop souvent dans ses rêves de poursuite, de grand effondrement, de routes jonchées de cadavres,  de villes bouleversées.
Dormir ? Pour retrouver la nuit ce qu’il fuyait le jour ?
La vie était décidément un bien curieux bocal : pas de fuite possible, aucun échappatoire pour les âmes exigeantes, les esprits acérés.
Tout ça pour ça ? Toute cette énergie déployée pour mourir tôt ou tard. Pourquoi ?
C’est en se répétant pourquoi comme un mantra, comme on jette à la mer une bouteille en appel au secours qu’il s’endormit enfin.

Le 15 Mars 2016