couchant_rougeIl m’avait dit, retrouve moi au bout du chemin creux, nous irons dans la plaine assister au coucher du soleil. Il était très sensible à la course des astres. Il savait lire le ciel et placer les constellations. Il observait les phases de la lune à laquelle il reliait secrètement la sexualité des femmes qui l'intriguait depuis sa toute jeune adolescence. La périodicité des rythmes féminins exerçait sur lui une fascination peu commune. Rien ne l'émeuvait plus qu'une toute jeune fille, une promesse de femme ou une femme enceinte, une promesse de vie. C'était un homme de promesse, il n'en faisait aucune, plaçant sa liberté au sommet de sa pyramide des priorités.
Il expliquait les astres à qui voulait l’entendre – voulait ou pas d’ailleurs, peu lui importait, il prenait en otage les vendeuses des magasins ou bien les clients du café dans n’importe quelle rue où il passait. Il évoquait ellipse, rotation, éclipse, périgée, attrapant au passage une pomme ou une orange pour figurer la terre et le soleil. Il lui manquait une main pour la lune. Il empruntait celle de son auditeur captif. Et c'était un ballet de pommes qui commençait!

J’avais été fort occupée cet après midi là, à jouer avec mon fils : nous étions en vacances, le temps ne comptait pas, c’était bon d’être ensemble, de flâner et de rire. Les heures avaient passé, le goûter était loin.
Soudain je réalisai que l’air fraîchissait.
Le rendez-vous ! Le coucher de soleil…
Oh là là, j’allai être en retard.
Je partis en courant au lieu du rendez-vous.
Las. J’avais réagi trop tard.
Il rentrait déjà, ses longues jambes remontant le chemin, précédées de leur ombre sur la poussière du sol. Il marchait vite.
Arrivée à ses côtés, il ne s’arrêta pas, il continua à avancer, le visage fermé.
Je jetai un regard sur le ciel : le soleil était déjà bien bas. C’était pour vérifier : l’ombre de son corps était si étirée déjà qu’elle m’avait rejointe avant que je ne sois à sa hauteur.

Je me mis à trottiner à ses côtés, petite souris affairée.
Il ne desserrait pas les dents. Je bafouillais, désarçonnée :
-       Je n’ai pas vu passer le temps, tu sais, nous jouions au rami, je te demande pardon.
Il se taisait encore.
J’insistai :
-       Nous reviendrons demain, tu sais, demain il y aura encore un coucher de soleil, n’est-ce pas ?
D’une voix tranchante comme une lame, sèche, comme désincarnée, il me jeta, crachant ses mots couperets :
-       Oui, mais ce soir, le soleil il s’est couché pour toi et tu n’étais pas là.
La stupeur me transperça.
Un immense silence m’abasourdit.
Je tentai de lui prendre la main. Il était froid et raidi par la contrariété.
L’absurde éclata dans ma tête. Ma raison se morcela. En moi quelque chose refusa de nommer ce qui venait d’advenir.

Je mis plusieurs années à y parvenir, côtoyant les abîmes et frôlant les sommets, dans des montagnes russes fort déstabilisantes.
Il a bien fallu que je parte pour recommencer à respirer, à oser parler et retrouver la joie qui m’avait désertée.

Depuis, j’ai assisté à des centaines de couchers de soleil, j’en ai raté autant, en toute bonne conscience, me demandant par quel manque d’instinct de préservation j’avais pu continuer à cheminer avec cet homme là. Mais voilà, c’était moi. La leçon est apprise. Et je lui en sais gré. Sans lui, je n’aurais jamais su à quel point je manquais de courage et de confiance en mon discernement.

 

MC Mars 2016