merveilleuxIls ne font pas partie des people c’est pourquoi on ne les voit jamais.
Ils ont dans le regard cette lumière qui ne trompe pas, cette eau dans laquelle se reflètent tous les couchants du monde, tous les levers de lune et tous les champs d’étoile.
Ils ont dans le cœur ce brasier ardent dans lequel se consument tous les malheurs du monde à la flamme brûlante de leur trop plein d’aimer.
Ils ont fait des études ou bien n’en ont point fait. Ils sont hommes. Ils sont femmes. Ils sont humanité.
Plantés là, lorsque s’éteint le jour, ils restent immobiles à contempler au-dessus d’eux l’embrasement des cieux, ce déroulé d’une palette inventive et chaque jour renouvelée sur la toile immense de l’horizon. Ils se perdent dans les draperies ourlées d’or pur et suivent du regard les longs doigts de lumière qui filtrent vers la terre.
Levés tôt le matin, un bâton d’une main, leur appareil photo de l’autre, ils arpentent les chemins de terre, au milieu de nulle part ou bien dans les montagnes, pour attendre, légers, le lever du soleil et le réveil des hommes au loin dans le village. Ils rencontrent des biches ou des milans royaux. Le peuple des pierres se révèle à certains qui se savent regardés par des centaines d’yeux enchâssés dans le roc depuis l’éternité.
Couchés à même le sol, ils attendent, patients, que passe la fourmi, ils comptent les pétales de la tendre pâquerette et s’attendrissent devant les diamants de la rosée par la lumière irisée. Ils voient la coccinelle, ses ailes et ses points noirs, cette présence joyeuse de la bête à bon dieu. Ils s’émerveillent des élytres nervurés de la demoiselle qui voltige autour d’eux et puis s’en va d’un trait, inscrivant dans l’espace sa fine signature.
Assis là, ils écoutent le grand concert du jour quand l’ardeur du printemps travaille les oiseaux. Ils sourient aux mésanges et aux merles siffleurs.
Vous les verrez aussi sauter dedans les flaques, chanter en pleine rue, danser au bord des vagues et rire aux éclats, sourire au mendiant en lui donnant la pièce, s’occuper de l’enfant qui pleure dans le grand magasin, perdu l’espace d’un instant, saluer d’un bonjour les éboueurs qui passent, se rendre le week end à Calais pour aider, ou bien faire les maraudes quand le froid entenaille.

Ils savent.
Ce sont les émerveillés. Pour eux tout est merveille dans l’instant qui se donne, gratuit, sans rien payer.
Ouvrir son cœur un peu. Reconnaître en lui sa soif de beauté, cette soif aux entrailles, toujours inassouvie, toujours à étancher. Savoir que rien jamais qui ne s’achète ne pourra la calmer.
Chacun de nous peut l’être, il suffit, chaque jour, d’un peu prendre le temps. S’arrêter. Regarder. Écouter. Et si l’on ne voit rien, et si l’on n’entend rien, modifier les réglages et changer de fréquence. Se décaler d’un mètre et baisser sa radio.
S’asseoir dans le silence. Attendre dans le noir. Pas longtemps. Cinq minutes suffisent, chaque jour.

Pour commencer.
Pour ré-entendre sa soif, comme on écoute une source perdue au beau milieu des bois. Le glou glou est léger d’abord, on l’entend à peine. Se concentrer bien fort, se frayer un chemin dans les ronces de nos habitudes, les taillis de nos certitudes, contourner les murs murs de nos croyances, en desceller les pierres une à une.
Et enfin la trouver. Et lui offrir en partage toute la beauté que le monde nous offre, chaque jour. Et entrer dans la famille. Celle des émerveillés. Celle de ceux qui savent que le sang coule rouge et les larmes salées, à chaque endroit du monde, depuis que l’homme est homme.

 

MC Février 2016

 

"Autour de celui qui sait s'émerveiller, éclosent des merveilles" Dialogues avec l'ange