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https://www.youtube.com/watch?v=rVpMluGD4Sc

Là, sur le parking des gitans, m’a dit Ozgun, un de mes étudiants, à deux pas du lycée, coincé entre la nationale 12, un souvenir de champ cultivé, le gymnase, la petite zone commerçante, il se tient.
D’une élégance rare.
Son tronc s’est divisé à quelques centimètres du sol en deux branches massives. Et encore, et encore. Envol en ramifications dans le bleu.
Il n’est pas figé. Il semble presque joyeux dans ses élans dont certains presque à l’horizontale, comme s’il cherchait à caresser le soleil levant et à emmagasiner ses derniers feux.
Un ballet de rameaux. Pas le musicien bien sûr, mais aussi léger, primesautier.
Sa force puisée dans le sol de son enracinement.
À bien le regarder, on se prend à imaginer son double en réplique enfoncé dans l’obscur de la terre. Autant de racines, aussi profondes qu’il présente de branches.
Merveille d’adaptation à l’air du temps qui passe, du temps qu’il fait.
Et cette joie dans mon regard qui s’égare et suit le cheminement patient de sa sève dans les méandres de sa chevelure. Un jeu de piste. Un puzzle unique en trois dimensions, découpé par une presse géante.
Il n’y a que la nature pour ne jamais se répéter, pour innover sans cesse, et pas pour faire du profit, par pure gratuité ou pure nécessité de prolonger la vie, d’engendrements en engendrements, sans nulle autre ambition que de vivre dans le grand respir de la vie.

Nous sommes des enfants idiots, bornés, à avoir accepté de nous plier à ce monde stéréotypé dans lequel gagner du temps sur les gestes élémentaires pour produire nous a conduit à ces chaînes interminables d’objets identiques et sans âme.
Nous sommes des enfants myopes sans vision, sans perspective, sans projet, sans ambition, sans imagination : nous avons remis nos vies, nos choix entre des mains qui n’ont jamais eu le souci de notre vraie beauté, qui n’ont jamais cherché comment nous rendre libres, qui ont su, par contre, flatter et utiliser nos instincts pour nous conformer à leurs visions, leurs perspectives, leurs projets, leurs ambitions.
Nous sommes des enfants paresseux et peureux : nous n’osons pas reprendre la main sur nos vies, nous prétextons que nous ne savons pas par où commencer. Nous avons perdu le fil de nous. La montagne se grimpe pas à pas. Jamais d’un bond nous n’arriverons à son sommet.

Mais faire un pas.
Enlever le voile de devant nos yeux.
Retrouver un peu de la fraîcheur de notre regard d’enfant. Avant. Avant le grand formatage sociétal, familial, religieux. Ce rire de l’enfant en clochettes tintantes.
Ce sourire de l’arbre posé aux saisons dans leur danse, aux soudaines ondées, aux bourrasques, au plomb du grand soleil, à l’arc au ciel en pleurs, à la neige et aux brumes d’automne. Au passage des hommes au pas lent dans les champs, aux bolides pressés sur la route si proche.
Cultiver l’unique. Comme une orchidée rare.
Abandonner la norme. Finir par se ressembler, tout en rassemblant les instances de nous dispersées par la vie. Ériger cet arbre unique que nous sommes, fier mais sans fatuité, car à sa juste place, dans cet endroit du monde où la vie nous conduit, aujourd’hui. Ôter de sa vie toutes les branches mortes, les relations qui ne vivifient pas, que nous ne pouvons plus assumer ou que nous assumons par devoir, par habitude, par usure, par peur d’oser, par peur des regards, des jugements. Elles sont nombreuses les excuses que nous pouvons nous donner pour ne pas oser se rapprocher de qui l’on est vraiment. Elles vont se lever en bataillons serrés dès qu’elles sentiront le vent du large se lever.

Bien sûr, on pourrait m’opposer le malheur du monde, car cultiver l’unique pourrait faire craindre le repli sur soi, l’individualisme forcené, le nombrilisme égocentré, le plongeon à nouveau dans le dogme libéral de la poursuite de l’intérêt individuel profitant nécessairement à l’intérêt général.
Et si justement, il s’agissait de commencer à soigner le monde en se soignant soi-même ? Se libérer pour permettre à ceux qui nous  entourent de marcher sur leurs propres sentiers ?
Je crois au pouvoir de la contagion du lumineux.
L’obscur a bien pu peser sur nos sociétés et les contaminer, ce pouvoir délétère de l’accumulation à tout prix, même si le prix c’est le travail des enfants, la mise en danger de la santé d’autrui, le pillage des ressources naturelles, la dégradation des océans, des paysages par nos déchets banals ou pire radio actifs. Il s’est bien répandu comme une gangrène sordide s’érigeant sans grand mal sur nos instincts primaires.
Pourquoi ne pas oser croire que le lumineux aurait la même capacité ? Pourquoi ne pas porter le rêve d’une autre humanité, là où nous sommes, par nos choix de consommation en particulier et puis, par ce grand nettoyage de printemps : c’est le moment ! où s’alléger de ses possessions, mais aussi de ses croyances, autre forme de possessions, plus subtiles. Se faire neuf.

Cultiver l’unique que nous sommes chacun, dans toute notre grandeur, toute notre dignité, toute notre beauté, sans avoir besoin d’expédients ou de quelque béquille que ce soit pour tenir debout et occuper toute sa place dans le monde, sans écraser les orteils des autres.
Cultiver l’unique que nous sommes et sentir une joie inédite envahir l’être comme une source vive qui jaillit naturellement, comme jaillissent naturellement les pousses neuves de l’arbre.
Cultiver l’unique et semer la joie, sans intention particulière, et continuer sa route, avancer. Sans attaches. Libre de toute attente que celle de ce matin du monde où l’obscur aura enfin compris qu’il a plus à gagner à être lumineux à son tour.


MC Février 2016