Les mieux placés, parmi les enseignants, étaient ceux qui étaient chargés d’apprendre à nager.
Les cours de natation commençaient à sept ans. Les gestes théoriques étaient enseignés à l’aide d’images, de films. Ceci pendant plusieurs années. Il était interdit de mettre l’apprentissage en pratique pour des raisons de sécurité. De plus il était également interdit d’utiliser les cours d’eau pour se déplacer. De fait, personne ou presque ne s’aventurait dans les lacs, les ruisseaux, les rivières et encore moins dans les fleuves ou dans la mer. Tout le monde restait au bord. Les contrevenants étaient tellement sanctionnés que peu osaient braver l’interdit.

Dans la deuxième partie des études, à partir de quatorze ans, les cours de natation étaient suspendus pour tous ceux qui se destinaient à l’apprentissage rapide d’un métier et maintenus pour les autres. Pour ceux-là, la pratique commençait : une fois par mois, ils pouvaient s’exercer dans les étangs dont la superficie était limitée ainsi que la profondeur.

étang_ileEt ils devaient s’y rendre munis d’une bouée et d’un gilet de sauvetage.
Ce qui limitait les capacités d’apprentissage et en allongeait la durée.
Ainsi la plupart d’entre les élèves ne souhaitaient plus mettre en pratique les gestes appris durant la première partie de leur scolarité. D’autant qu’ils avaient, à tort ou à raison, intégré l’idée que cet apprentissage leur serait inutile.

Parmi les enseignants, il y en avait quelques uns qui se souvenaient très bien de l'enfant qu'ils avaient été. Sage peut-être, en apparence, mais en apparence seulement. Ceux-là avaient gardé vivace le souvenir de leur rêve d'île et de la joie qu'ils avaient éprouvée lorsqu'ils l'avaient enfin trouvée. Ils tentaient de stimuler chez leurs élèves l’envie de mettre en pratique ces gestes, dont ils savaient très bien qu’ils leur seraient indispensables, le jour où l’envie les tarauderait de se rendre dans une des îles colorées. Ils proposaient alors des activités nautiques dans des lacs un peu plus profonds, un peu plus vastes, ou bien dans des rivières plus tumultueuses, au printemps par exemple, après la fonte des neiges.
Mais bien peu d'entre les élèves appréciaient ces activités supplémentaires dont ils n’entrevoyaient pas l’utilité et surtout qui leur demandaient des efforts : lutter contre le froid, ou bien contre la peur de se noyer, ou bien de rencontrer les monstres dont toutes les légendes racontaient qu’ils se tenaient, tapis, à l’affût du moindre humain qui plongerait sous la surface. Et puis, c’était des efforts. Et pour la plupart, ils avaient vraiment pris goût aux loisirs nombreux qui pullulaient sur l’île pour distraire de leur temps à ces apprentissages.

Et les enseignants, enfin ceux qui savaient pour les îles, étaient parfois découragés. Impossible pour eux de dévoiler le secret des îles. C’était un secret à découvrir, seul. Intransmissible. Qui peut transmettre le goût des fraises à qui n’en a jamais mangé ou le parfum du jasmin à la tombée du jour, à qui ne l’a jamais senti ? Et pourtant c'était essentiel et vital que de rejoindre son île. Essentiel et vital pour chacun mais aussi pour l'humanité.
Ils se consolaient en se répétant que c'était déjà merveilleux que de transmettre les gestes qui permettaient d’affronter les flots qui séparaient l’île grise des îles colorées. Ces gestes serviraient à ceux, parmi leurs élèves, qui se donnerait la peine de les répéter, et les répéter, et les répéter encore pour pouvoir affronter les flots qui séparaient l'île grise de l'île colorée de chacun.

Alors quand ils réalisaient, ces enseignants, enfin ceux qui savaient pour les îles, que parmi leurs élèves, aucun ne cherchait à se perfectionner dans cet apprentissage, ils imaginaient ce que seraient leurs vies, sur l’île grise, avec au cœur, comme une ombre de nostalgie réveillée chaque fois qu’ils contempleraient le moiré des eaux, mais si vite noyée sous le gris du quotidien. Ils imaginaient aussi, face à  l’assaut des vagues de la haute mer et au froid insidieux, incapables de reproduire les gestes nécessaires, ceux, chez qui la nostalgie un jour serait trop forte, et qui s’aventureraient à la recherche de leur île. Ils les imaginaient, déçus, rebroussant chemin, enfouissant à jamais leur rêve. Ils les imaginaient, revenus au rivage, pas fiers de leur échec, se résignant au gris.
Ils en étaient désolés.
https://www.youtube.com/watch?v=nnWchK8Y39w

L’un d’entre eux, alors, écrivit cette histoire. Cela se passait, il y a des temps et des temps, lorsque l’Ancien des jours en était à l’ébauche de ce qui précéda l’univers que nous connaissons aujourd’hui. Cette histoire est arrivée entre mes mains, transmise au fil des temps et des temps, de génération en génération. C’est mon père qui me l’a transmise.Avec d’autres mots, d’autres images. Mais l’histoire est la même.
Grâce à lui et à elle, j'ai découvert mon île et j'ai réalisé que je n'étais pas seule à avoir cherché, trouvé et à être revenue pour donner envie à d'autres d'entreprendre l'aventure.

À vous de la transmettre si elle réveille en vous la nostalgie des îles.

 

MC Février 2016