À quatorze ans, ils avaient le droit de poursuivre les études ou bien de se préparer à un métier. Mais à quatorze ans, il y a des temps et des temps, lorsque l’Ancien des jours en était à l’ébauche de ce qui précéda l’univers que nous connaissons aujourd’hui, les hommes et les femmes étaient déjà comme maintenant. Les petites filles prenaient des courbes rondes un peu partout et découvraient le pouvoir de leurs yeux, de leurs sourires, de leurs rires et de leurs démarches chaloupées. Les petits garçons voyaient leur jambes, leur bras et leurs torses se parer d’une fourrure à rendre jaloux les hobbits, devenaient musculeux, entendaient leur voix changer d’octave aussi vite que le ciel change de couleurs lorsque le soleil s’efface pour laisser la place à la nuit.

Et surtout les uns et les autres connaissaient cette douce chaleur qui inonde les veines et fait battre le cœur un peu plus vite, un peu plus fort, qui emmêle les mots dans la bouche, qui empourpre les joues et rend les yeux brillants, qui déplace le corps à quelques centimètres au-dessus de la surface de la terre et envahit l’espace des pensées le rendant hermétique à toute autre sollicitation. C’est dans ces conditions qu’il fallait traverser les sept années à venir.
https://youtu.be/093GjYcDg-4

Certains, très rapidement, comprenaient qu’ils ne parviendraient pas à concilier les contraintes liées à la poursuite des études et apprenaient très vite n’importe quel métier, entraient dans la vie active et passaient le plus clair de leurs loisirs à s’amuser et à s’adonner à ces jeux mystérieux auxquels deux êtres qui sont attirés l’un par l’autre sont capables de passer des heures entières, le temps suspendu comme s’il n’existait plus.DSC08577D’autres n’avaient pas le choix, leurs parents attendaient d’eux qu’ils se montrent à la hauteur de leurs espérances : faire mieux qu’eux, être plus riches qu’eux, réussir les études qu’ils n’avaient pas réussies, etc. ou alors leur demandaient d’apprendre un métier, celui-là, et plus vite que ça, tu comprends, ça nous fera une bouche de moins à nourrir, on en a assez de se priver pour toi, d’autant que tu grandis et que tu manges comme un ogre, que tu changes de chaussures tous les six mois. Les entreprises aussi avaient besoin d’avoir à leur disposition un certain nombre de professionnels, policés, adaptables, aimables, acquis à leur cause, performants, efficaces, efficients, perfectionnistes, ambitieux. Cela convenait à certains. Pas à tous : beaucoup rêvaient encore d’autre chose, peindre, écrire, danser, faire du théâtre, devenir un sportif reconnu, composer de la musique…Certains avaient rangé leurs rêves dans une boîte à rêves, avaient ficelé solidement cette dernière et puis l’avaient jetée au fond du fleuve. https://www.youtube.com/watch?v=t_YXSHkAahE

D’autres encore étudiaient pour le plaisir d’apprendre et pour être sûrs d’avoir un métier qui les laisse à l’abri du besoin.

Enfin, il en restait quelques uns pour continuer à être curieux et à espérer découvrir à travers leurs études le secret de la vie. Rien de moins. Ceux-ci, assurément, voulaient continuer à apprendre. Juste pour le plaisir d’apprendre. Et s’il fallait, un jour, ils apprendraient un métier parce que, bien sûr, ce ne serait pas possible de rester trop longtemps à la charge de leurs parents. Et puis aussi parce que tout de même, ils n’étaient pas de bois et rêvaient eux aussi, pour la plupart, de fonder une famille.

Dans cette île, il existait, cachés derrière la banalité de métiers communs, des hommes et des femmes conscients de l’existence des îles colorées. Parce qu’ils les avaient repérées, au loin, intrigués par cette petite lueur flottant au beau milieu de l’océan. Parce qu’ils avaient cherché comment s’y rendre. Parce qu’ils avaient compris comment s’y rendre. Parce qu’ils s’y étaient rendus. Parce que chaque instant de leur vie en avait été transformé à jamais. Et parce qu’ils avaient appris qu’il leur était impossible d’y installer leur demeure et qu’il était de leur responsabilité de révéler l’existence des îles à qui en éprouverait la nostalgie. Parce qu’enfin, ils avaient compris que l’île grise n’était que transitoire, que l’humanité méritait mieux que ces nuances tristes et que chaque être humain était responsable de sa touche de couleur au sein de l’arc en ciel.

arc en cielCeux-ci, et en particulier, lorsqu’ils instruisaient les enfants, avaient à cœur de garder vivant d’une manière ou d’une autre, le souvenir des îles.
https://youtu.be/8yiv-wGPCtI

 

MC Février 2016 À suivre