Cela se passait, il y a des temps et des temps, lorsque l’Ancien des jours en était à l’ébauche de ce qui précéda l’univers que nous connaissons aujourd’hui. Il y avait des îles un peu partout, et puis de l’eau entre les îles. Des îles de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Chaque île avait sa couleur. Et tout revêtait un camaïeu de cette couleur unique. Les arbres,

arbres roses
les fleurs,
fleurs orangé

les zoiseaux ,

zoiseaux orange
les zanimaux,

zanimaux oranges

les hommes aussi dès qu’ils y posaient le pied.

Homme rose

Même l’air était coloré. Ça vibrait à l’unisson. Même le chant des zoiseaux et les propos des hommes se transformaient en ondes de la même couleur. Chaque mot prononcé devenait une flammèche vibrante. Et c’était d’infinies nuances de la même unique couleur.

Et puis, il y avait une île beaucoup plus grande que les autres. C’est ici que naissaient tous les hommes. Cette île était riche de sources, de torrents, de rus, de ruisseaux, de rivières, de fleuves, de mares, d’étangs, de lacs. https://youtu.be/6DTMRJX6idE
La nuit, quand les hommes dormaient, on percevait la mélodie de l’eau, mêlant les glouglous malicieux des sources, les hoquets sautillants des torrents, la voix flûtée des rivières, le grave du chant des fleuves, les soupirs des étangs, et le feutré de la surface des lacs caressée par la brise légère. Et ce n’était rien face au ressac régulier des vagues qui léchaient le rivage ou bien qui en fouettaient les rochers chaque fois que Pandore jouait avec les vents.
Mais cette île était toute grise, avec du sable gris souris, un ciel gris ardoise, sillonné de nuages gris de payne, des rochers gris bauxite ou aluminium,  des prairies gris perle, des arbres gris anthracite, des zoiseaux gris tourterelle, des zanimaux gris éléphants, les mots, les phrases échangés sur ces îles étaient gris de tristesse, gris des barreaux des prisons.

ile griseLes hommes qui vivaient sur l’île s’étaient habitués à cette palette terne. Seules les eaux accueillaient en elles toutes les nuances du vert, du bleu, du violet même, des teintes les plus claires aux teintes les plus soutenues.

eaux bleuesÀ sa naissance, chacun avait inscrit dans sa mémoire de nouveau-né, comme le souvenir d’une île mystérieuse dans laquelle il devait se rendre. Nul ne sait comment cette empreinte arrivait dans la conscience des bébés, mais le fait est qu’elle était là. Leurs songes en étaient peuplés au moins pendant sept ans. C’est ainsi que, sans jamais avoir vu d’autres couleurs que le bleu, le vert, le violet et le gris, ils réclamaient du rose, de l’orangé, du jaune, du rouge, du pourpre pour réaliser leurs dessins. La plupart des parents ne comprenaient pas ce que demandaient leurs petits. De tels crayons n’étaient pas disponibles dans la grande île grise.
Et puis, peu à peu, ce souvenir s'estompait, un peu comme s’effacent les contours et les visages sur une vieille photo sepia d’ancêtres disparus.

ancêtre sépia
À sept ans, la plupart d’entre les humains avaient totalement relégué dans les limbes de leur mémoire cette image qui avait flotté autour d’eux pendant toute leur petite enfance. D’autant que, depuis la grande île, on ne distinguait pas les îles colorées, beaucoup plus petites. Une petite lueur parfois attirait le regard, les jours de grand clair du temps. Et encore, il fallait être assis sur les rochers, au bon moment, pour pouvoir l’entrevoir.

À sept ans, les enfants se rendaient à l’école.
Ils devaient y apprendre à lire et à compter. C’était l’essentiel. Tous n’y parvenaient pas. Certains parce qu’ils s’ennuyaient; ils auraient préféré rester dehors courir après un ballon, danser les danses de la pluie et du soleil, chanter avec les rossignols ou avec les coucous, observer les saumons remonter la rivière, toutes choses qu’ils ne voyaient plus que sur les pages des livres dans lesquels ils apprenaient à lire. Mais leurs parents ne leur avaient pas laissé le choix : il fallait aller à l’école.

D’autres, un jour de grand drame personnel ou familial, avaient utilisé toutes leurs forces pour s’empêcher de crier ou de pleurer, ils n’en avaient plus pour se plier aux contraintes que l’école imposait. Ils y allaient pourtant. Ils n’avaient pas le choix. On les voyait passer. À bien les regarder, on lisait comme l’ombre d’une absence glisser sur leur visage. Leurs yeux semblaient s’être vidés de toute espèce de lumière. Ils étaient très paisibles ou bien très agités mais ils n’étaient pas là. Enfin pas tout à fait. Ils faisaient semblant d’apprendre à lire et à compter, mais le cœur n’y était pas. Normal, la vie leur en avait déjà volé une si grosse partie.

Et puis il y avait les curieux, ceux qui aimaient apprendre. Soit parce que leurs parents aimaient aussi apprendre. Soit parce qu’ils portaient cela en eux sans que l’on sache pourquoi ; dans leur famille, on se demandait bien d’où venait cette joie qu’ils éprouvaient à apprendre, alors que toute leur parentèle s’accordait pour trouver l’école d’un ennui mortel.

Sept ans passaient donc ainsi....À suivre

 

M.C Février 2016