allumettesIl est arrivé tout enturbanné de blanc. Il est venu en France, reçu avec les honneurs que l’on doit à un chef d’état.
Surtout un chef d’état avec qui les relations économiques doivent se resserrer.
Mais lui ou un autre, comment comprendre que la patrie des droits de l’homme puisse accueillir le représentant d’un état dans lesquels ils sont ouvertement bafoués ?
Pragmatisme. La raison d’état. Des commandes dans l’aéronautique, le poste le plus important de notre balance commerciale si déficitaire. Pour qu’elle ne plonge pas plus dans le rouge.
Le noyé qui sent que l’eau va l’engloutir a toujours des gestes de désespoir. Alors il cherche tout ce qui pourrait le garder encore un peu à la surface.
Notre pays n’est pas libre. Contrairement à ce que sa devise arbore : liberté.
Il n’est pas libre parce qu’il est dépendant.

Le libéralisme dont le postulat est laisser faire, laisser passer dont découlent la libre circulation des biens, des marchandises et des capitaux, a réussi à abolir les entraves au commerce et ceci de manière accélérée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Un économiste classique, Ricardo, expliquait en son temps, au début du 19ème siècle, que chaque pays devait se spécialiser dans la production du bien pour lequel sa productivité était relativement plus forte que pour les autres biens qu'il produisait. Afin de pouvoir l’exporter. Ainsi, selon lui, si chaque pays en faisait autant, chaque pays en tirerait un profit maximum. Ce qui justifiait et légitimait les échanges internationaux.
Démonstration à l’appui, toutes choses étant égales par ailleurs. La phrase fétiche de tout économiste qui se respecte. Je traduis pour les non-économistes.
Toutes choses étant égales par ailleurs, ça veut dire, que tout ceci se passe dans le pays imaginaire de Wendy dans lequel les Peter Pan, à costume trois pièces et en chapeaux haut de forme, pourfendent des moulins à vent. Dit autrement: il y a tellement d'hypothèses complémentaires pour que le modèle fonctionne, qu'il ne peut fonctionner que sur le papier.
C’est sur la base de cette théorie et quelques unes du même acabit se déroulant dans le même pays de Wendy que le libéralisme est né.
Voilà.
Le GATT, ancêtre de l’Organisation Mondiale du Commerce, signé en 1947 et l’Europe, en 1957, c’était le Marché Commun, sont nés sur la base idéologique du libre échange. Tout se passait à peu près correctement sous la houlette de l’oncle Sam, le grand régulateur mondial, le faiseur et défaiseur d’alliances, le détricoteur des pays qui semblaient hostiles à la jolie histoire du pays imaginaire, comme au Chili par exemple, lorsque le régime socialiste fut mis à mal par une gente téléguidée par le tonton du Nord.

Tout aurait pu continuer comme ça longtemps s’il n’avait pas fallu trouver d’autres débouchés, les marchés initiaux étant saturés.
Le gentil Joseph, Schumpeter de son nom de famille, théorisa qu’il avait toujours eu, dans l’histoire, des inventions pour sortir des crises. On valorisa alors l’entrepreneur avec son esprit innovant et on se dit que les innovations étaient nécessaires pour que la machine à profit continue à tourner.
Et après avoir reconstruit une Europe exsangue, et comblé les occidentaux de machines à : laver, repasser, refroidir, chauffer, cuire, se déplacer, écouter la musique, regarder des images, faire des photos, faire des films, etc. l’on se mit à chercher, chercher, de tous côtés, comment proposer des biens nouveaux à des consommateurs repus.
On chercha donc de nouveaux produits, plus raffinés, plus ingénieux, plus sophistiqués, plus tout quoi. On chercha aussi comment susciter de nouveaux besoins pour que les consommateurs se sentent frustrés lorsqu’ils n’auraient pas encore les biens nouvellement sortis des entrailles fumantes des usines. On chercha aussi de nouveaux débouchés, autrement dit, de nouveaux marchés, autrement dit, de nouveaux pays auxquels proposer les anciens produits et les nouveaux aussi.
Tout aurait pu continuer longtemps comme ça si les nouveaux pays qui, au passage, avaient fourni une main d’œuvre pas chère pour produire les anciens produits et les nouveaux,  et aussi le pétrole, matière première de tous nos beaux objets en plastique, si, si, ils sont trrrrèèès beaux, et source d’énergie incontournable dans la plupart des pays occidentaux avec le gaz naturel, si ces nouveaux pays n’avaient pas eu l’étrange idée de réclamer leur autonomie. Qu’ils obtinrent de gré ou de force. Pour pouvoir jouer eux aussi dans le grand marché fondé sur la légende du pays imaginaire.

Et c’est ainsi que tout le monde joue ensemble maintenant – depuis 1989 précisément- qu’il n’y a plus de pays pour inquiéter tous ceux qui croient dur comme fer à l’existence du pays imaginaire et pour oser raconter une histoire où les hommes n’auraient plus besoin d’argent pour vivre, où le chacun vivrait en paix sans convoiter le bien du voisin, parce que chacun mangerait à sa fin, parce que les recherches ne seraient pas détournées pour enrichir des onc’picsou ratatinés moralement d’abord, puis inéluctablement physiquement jusqu’à devenir tas d’os comme tout le monde.

Donc, notre pays n’est pas libre parce qu’il est dépendant. Mais tout le monde est dépendant de tout le monde. Aucun pays n'est libre. Aucun. Les bilans des grosses entreprises, financières ou pas, sont bourrés d’actifs toxiques qui ne vaudront bientôt plus rien. Bientôt ? Quand tout le monde voudra s’en débarrasser en même temps, comme ces bouts de sparadraps qui collent aux doigts ou ces chewing-gum qui collent aux chaussures.
Nous sommes dans une immense cour de récréation où chacun joue à « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », mais la suite c’est devenu « le premier qui fera faillite, fera tomber tous les autres comme des al-lu-mettes » Niark !

Bien sûr qu'il faut toujours dire que la vie d'un homme est plus précieuse que tout. Bien sûr que brider la liberté d'expression est insupportable. Bien sûr que dénoncer la situation des femmes dans certains pays est essentiel. Bien sûr. Mille fois bien sûr.
Mais ne nous leurrons pas: la vie des hommes est elle aussi tenue pour pas grand chose par ceux qui tirent les ficelles du pays imaginaire, un rouage de la grande machine à produire, un porte monnaie sur pattes, un cerveau à occuper de crainte qu'il ne réfléchisse; la liberté d'expression, regardons comment s'en servent les grands médias qui ont pignon sur rue, observons l'à-venir de la loi sur le renseignement dans notre pays; la femme, elle aussi aux mains du marketing devient argument de vente, produit d'appel, se voit désigner sa place entre la bonne mère de famille et la dangereuse séductrice.
Si nous nous manifestons pour dénoncer les atteintes aux libertés, si nous nous indignons, alors nous pouvons aussi manifester et nous indigner chaque fois que l'image de l'humain est bafouée, sous quelque forme que ce soit. Mais il faut aussi sortir du pays magique de Wendy. Tant que c’est encore possible. Si c’est encore possible. Inventer d’autres chemins sur lesquels les hommes et les femmes marcheraient ensemble, quelle que soit leur couleur, leur croyance. Et si l’imagination nous manque ou bien le cœur à l’ouvrage ou bien l’envie ou bien les trois, retourner voir le film «  Demain » et faire grandir autour de soi de manière active la solidarité, l’accueil, la fraternité, chacun à sa mesure, chacun avec ses forces et ses talents.

 

MC Janvier 2016