12509721_10208225605620404_7605224996857750458_nC’était un soir tout simple. Il ne se passait rien. Les voitures défilaient, puis s’arrêtaient au feu. Les passants se hâtaient de rentrer.
Le froid n’entenaillait pas encore les mains.
L’air ne brûlait pas encore de froid les poumons.
À l’est s’élevait pâle et blême, la lune, pas encore pleine.
Du couchant émanait comme un feu, une lueur rayonnante.
J’entrais au magasin. Il me manquait de la vodka pour poser de l’or sur ma planche d’icône. À la caisse, devant moi, un homme âgé qui plaisantait avec le caissier. Puis derr!ère moi, un autre, à qui j'offre de passer devant moi: il n'avait qu'un article. C'était le fils du plus âgé qui le rejoignait: j'avais donc bien fait de le laisser passer.
Le caissier aurait pu être le petit fils.
Ils se parlaient en une langue que je ne comprenais pas. Sans doute de l’arabe.
Le grand père me prit à témoin avec un bon sourire.
Je compris qu’il se moquait gentiment du plus jeune, lui disant que c'était bien de travailler, que quand on était jeune, il fallait travailler. Le tout jeune se défendait mollement: le chibani avait l'air si bienveillant. Il lui raconta ses levers à cinq heures. Sa route dans la nuit et le froid pour être là à sept heures. Mais le vieux balayait d'un éclat de rire les tentatives du tout jeune de montrer son sérieux.
Son fils avait l’air gêné de son attitude. Mais le vieil homme n’en avait cure. Je lui souriais. Alors il redoubla, mais sans insistance. Il me montra par des gestes, comme s'il berçait un bébé dans ses bras, qu’il pensait que ce jeune caissier n’était qu’un tout petit enfant et que lui était vieux et que donc il pouvait bien un peu se moquer de lui.

Je lui dis alors que moi aussi j’étais vieille, en lui montrant le gris qui commence à l’emporter sur le noir dans ma chevelure.
« Mais non, tu n’es pas vieille »
Puis,  me regardant bien : «  tu as quarante ans ».
J’éclatai de rire. Ils partirent son fils et lui.
Le caissier alors : « non, vous n'avez pas quarante ans, vous avez…cinquante deux ans »
C’était bon, ce moment de complicité, de douceur, de respect aussi.
Je ressortis, plus jeune que je n’étais entrée, réjouie de ces sourires, de ces taquineries et de cette gentillesse à mon égard.

En mon absence, le ciel s’était changé. Il s’était revêtu d’étoffes couleurs pastel, d’écharpes rose tendre toutes effilochées.
Il était beau ce ciel. À l’orient, la lune était montée, dans un halo blafard. Je compris mieux alors pourquoi le matin même, la moitié de mes étudiants étaient dans un état indescriptible d’agitation et d’effervescence… l’approche de la pleine lune leur était funeste.
Et à moi donc, par ricochet.
La contemplation de ce ciel fut pour moi comme un bain de jouvence, je me sentis lavée, comme réparée de tout. J’étais juste là, émerveillé d’y être, découvrant une branche découpée, noire entaille sur le tendre incarnat qui se mêlait au bleu.
Au sol, je vis une pierre me sourire timidement, posée à même la terre sans pouvoir en bouger, tout à côté d’une autre, qui, elle faisait nettement la gueule.
Je me mis à sourire intérieurement, pensant que pour moins que ça, j’aurais en d’autres temps mérité l’asile et quelques piqûres calmantes. Pensant aussi que jamais mes parents n’auraient compris que leur fille apparemment normale, ils avaient tout fait pour, se soit mise à sourire devant deux vulgaires pierres…
Au tournant de la rue, je vis que le couchant s’était embrasé.

J’avançai, impatiente, comme l’on s’élance pour retrouver un amant.
Au détour de la route, je vis se détacher les branches si caractéristiques du saule tortueux, comme une chevelure aux boucles foisonnantes. Entrelacs délicat de rameaux semblant si fragiles, dénudés par l’hiver, noirs et brillants comme des baguettes de plomb.
Et au travers de ce vitrail tremblé, la lumière d’une mer d’or coulant à pleins flots de l’infini vers la terre. C’était l’instant magique où le soleil exulte dans une ultime révérence devant sa blanche amie, avant que d’être englouti par l’obscur des ténèbres. L’heure à ne pas manquer. L’heure où le jour s’attarde et se pare de beauté pour laisser en nos cœurs la nostalgie de l’aube.
Le silence me prit. Tout en moi se fondit et plongea dans cette féerie d'or liquide que le couchant était devenu. L'écrin des arbres venait rehausser la beauté ineffable  de ce moment précieux.
Il me fut évident alors en contemplant l'extinction progressive de ce tableau vivant que le sourire du ciel répondait en écho à cette joie partagée, quelques minutes plus tôt, dans cet échange de sourires entre ces hommes et moi, et qu'il s'était fait clin d'oeil à l'or que je m'apprêtais à poser sur ma planche de tilleul.
Comme une préfigure d'une aurore à-venir d’un ciel paré d’or pur sur une terre radieuse. Celle où jamais la nuit ne viendra ternir la beauté d’un jour sans cesse renouvelé. Celle où les hommes et les femmes se souriront avec tranquillité.

 

MC Janvier 2016