outil_salaires2Hier, j’ai rencontré la mère d’un étudiant. Elle travaille dans un commerce proche de chez moi. Nous avons parlé de son fils, de la classe.
Son fils est revenu l’autre jour en disant :
-       Je ne sais pas ce qu’elle avait, la prof, elle avait l’air énervé…
Oui, en effet, j’étais en colère, très en colère.
Cette femme a eu une remarque qui m’a réconfortée :
-       Il ne s’est pas demandé ce qu’ils avaient fait, eux.

Tout est dit.
C’est tellement confortable de penser que c’est l’autre qui…
Et l’on peut compléter la phrase par tout ce que l’on veut.
L’autre qui a tort d’être homosexuel et de se promener au bord de la rivière pour une rencontre d’un instant. Un instant. Et alors. N’avez-vous jamais eu, en observant des couples, qu’ils semblaient ne plus partager qu’un mortel ennui, et parfois une haine tenace ?
L’autre, la prof, qui s’énerve alors que d’habitude elle sourit. Elle est bizarre. Elle a dû mal dormir ou bien pas assez.
L’autre qui ne marche pas assez vite, qui ne roule pas assez vite alors qu’on voudrait passer. Il ne voit pas bien ? Et bien qu’il/elle reste chez lui/elle. Et surtout qu’il/elle ne prenne pas la route. Il faut laisser la route aux seigneurs de la vitesse, aux saigneurs parfois qui ne font saigner qu’eux.
L’autre qui ne comprend pas et qu’une enseignante traite de crétine alors qu’elle a été abusée sexuellement pendant des années par le père de son beau père.
L’autre qui fait la manche, son chien à ses côtés ; il ne l’a pas toujours faite, la manche. Il était commercial. Il a été viré. Sa femme l’a quitté. Il a plongé. Et alors ? Quand on est un homme, on se bat, on rebondit. Merde, y’a du boulot quand on veut tout de même. Regardez, moi, je m’en suis toujours sorti/e.
L’autre qui est assise, en pleurs, sur le bord d’un trottoir, qui a été battue et qui s’est enfuie. Personne ne la voit. Elle n’a qu’à se débrouiller. Chacun pour soi après tout. Mais elle pleure. Et alors. Moi aussi je pleure parfois.
Tous ces autres qu’il est plus facile d’éloigner de soi, en leur collant une sale étiquette, en les stigmatisant comme s’ils étaient étrangers à nous, comme si la norme, le bien, le beau étaient définis par une majorité, interdisant de facto, ceux qui n’entrent pas dans les clous d’exister.

Oui, j’étais en colère. Le sentiment de l’urgence m’habite puissamment. Je vois se détricoter le droit du travail sous couvert de flexibilité. Je vois s’élargir le fossé entre les très riches et les autres. Je vois les entreprises se fermer selon le bon vouloir d’actionnaires repus assis dans les bureaux feutrés des multinationales. Je vois ces visages bouffis de suffisance défendre l’idée que tout doit se vendre, l’eau des lacs, les séquences d’ADN, les semences, les composants des plantes utilisées traditionnellement dans les pays du Sud. Je vois cette colère qui monte de tous ces peuples que l’on a joyeusement pillés, tout en pensant qu’on leur rendait service, à « ces sauvages » comme « ils » disent ceux qui défendent le pillage, qu’on leur donnait au moins de quoi vivre un peu moins mal, de quoi éviter que leurs filles et leurs femmes se prostituent pour quelques piécettes, données par qui ? Par le nabab du coin ou l’occidental en goguette.

Et je vois mes étudiants, ce ne sont plus des enfants. Civilement j’entends. Ils ont tous l’âge de voter. Ils seront là pour bâtir le monde de demain, le monde où vivront nos petits enfants. Ils ne bâtiront rien s’ils ne se soulèvent pas pour refuser ce modèle hideux qui défigure le monde, même si les conditions matérielles de vie se sont améliorées pour les pays du Nord. Elles ne se sont améliorées que pendant cette anomalie de l’histoire qu’ont représentées celles que l’on appelle les Trente Glorieuses mais qui ne l’ont été que parce que tout était démoli et que les ménages n’étaient pas suréquipés comme maintenant.
Ou alors, il faudrait une guerre. C’est sans doute cela dont ils rêvent. Mes étudiants. À en voir certains en treillis, casqués, espèces de fusil à la main, je me demande. Non, ce n’est pas possible. Ils sont tout de même capables de prendre de la distance entre un loisir, que je ne comprends pas, mais je ne suis pas née garçon, et la vraie vie. Celle dans laquelle les balles blessent, tuent, faisant couler ensemble larmes et sang .
Mais ils sont comme débranchés, insensibilisés, indolents, d’une insouciance qui confine à l’abrutissement programmé. Ils vivent en échangeant des photos, des messages instantanés, de weekends de cuite et plus si affinités, en weekends de cuite et plus si affinités.

Certains, peu, sortent du lot, conduisent une réflexion, un raisonnement, plus de trente secondes d’affilée. Certains savent ce qu’accolés les mots effort et intellectuel, signifient.
Les autres semblent être passés dans le sas de cinq années de primaire, quatre de collège puis quatre de lycée sans avoir même entrevu le commencement du début de l’idée d’associer ces deux mots.
Alors qu’effort physique, ils savent, ils connaissent, parfois même très bien.

J’ai parfois envie de hurler, de les secouer, de leur dire d’arrêter de se raconter des histoires, d’arrêter de rêver au tas d’or sur lequel ils savent que sont assis certains, dans les villas huppées du seizième à Paris comme dans les cités où certains vivent et où circule la drogue en toute impunité, ils m’en ont parlé, de leur dire de foncer, d’empoigner la vie à bras le corps pour y déposer leurs empreintes, leurs désirs, de se rêver beaux, drôles, tendres et généreux, mettant au monde leurs talents pour que le monde soit beau. Sans personne gisant en ossements desséchés, sur le bas côté de la route ou bien dans des charniers.
Leur temps n’est pas le mien. C’est certain.
Leur vision n’est donc pas la mienne.
J'entends déjà certains rétorquer que l'éducation nationale n'est qu'une entreprise de formatage qui tue toute initiative. Il y a de ça. Mais il y a des enseignants qui cherchent à transmettre des valeurs, qui cherchent à donner des outils pour comprendre le monde, pour le penser autrement. Tous les enseignants ne sont pas formatés. Ils sont parfois limités dans leurs ambitions par des contingences matérielles, numériques, technologiques, par une logique gestionnaire de flux qui peine à laisser l'élève au centre des préoccupations quotidiennes.
Et alors? On baisse les bras. On déscolarise tout le monde? On met quoi à la place?
Les choses étant ce qu'elles sont, c'est à eux d'inventer leur futur et ce n'est pas en se gavant de guimauve qu'ils feront face aux requins qui, eux, se gavent de chair fraîche, aux quatre coins du monde.

Que faudra-t-il donc pour qu’ils se réveillent ?
L’urgence me semble pire aujourd’hui que lorsque le Club de Rome tira le premier la sonnette d’alarme pour signaler l’épuisement probable à terme des ressources naturelles.
L’urgence me semble conduire aujourd’hui le monde dans ces choix que l’économiste Malthus, au début du dix neuvième, le premier préconisa, devant le constat d’une terre limitée pour une population à croissance exponentielle : des guerres, des famines, des épidémies pour réduire le monde des prétendants au partage des richesses.
Ma vision d’une humanité aimante et généreuse se révulse devant cette forme de fatalité et de cynisme. Je ne peux me résoudre à voir chavirer le bateau terre sans mener un combat. Il se situe pour moi, et depuis tant d’années, auprès de ceux à qui je tente d’expliquer la mécanique du monde économique, à défaut de pouvoir parler d’une autre vision que je garde en mon cœur et que je ne peux partager au sein de ma fonction.

Que je transmets peut-être à mon corps défendant…

 

 

MC Janvier 2016

 La photo illustrant ce texte montre comment se répartissent en France les salariés sur l'échelle des salaires.
Elle est extraite du site suivant: http://www.inegalites.fr/spip.php?page=presentation&id_article=576&id_rubrique=223