DSC03809La nuit est encore là. Quelques oiseaux pépient. Ils n’ont pas vu encore que l’hiver s’est installé, insidieux et sournois.
Comme la plupart d’entre nous qui continuons à croire à la légèreté du monde.
Je me souviens des yeux écarquillés d’une étudiante lorsqu’il y a quelques années, lors d’un cours d’économie, j’avais dit que, selon moi la troisième guerre mondiale avait déjà commencé.
-       Comment ça, il n’y a pas de morts ?
Non, il n’y avait pas de morts. En tant que tels.
Pas chez nous. Pas encore.
Dans le même temps, je comprends qu’il soit nécessaire pour pouvoir avancer d’imaginer un futur ensoleillé ; la plante sans la lumière à voir ne perce jamais la terre et sans lumière dont se nourrir. L’espoir est nécessaire.
Il nous faut intégrer l'idée qu’il est urgent de nous ré-approprier les moyens d’espérer et la teneur de notre espérance.
Afin que cesse cette guerre qui ne dit pas son nom mais qui violente la terre, les corps, les âmes partout sur notre terre.
Une guerre implacable, froide et déterminée, non pas contre l’humain, le vivant même s’ils sont les moyens et les victimes collatérales, mais une guerre pour le pouvoir et l’accumulation éhontée de richesses entre les mains d’un si petit nombre.

Comment ne pas se révolter contre toute cette violence qui est faite à l’humain, au vivant ? Comment ne pas ouvrir les yeux et clamer son refus de ce qui se prépare pour l’humanité ?
Non, tout ne peut pas continuer comme avant.
Ce n’est pas possible. Trop d’entre nous mourront avant que d’accéder au miroir aux alouettes que l’on agite devant nos yeux endormis.
Il nous faut ralentir le rythme de nos vies, le rythme de nos achats.
Bien sûr, me direz-vous, je suis arrivée à un âge où je n’ai plus grand chose à acheter, ma maison est meublée et décorée. Je suis arrivée à l’âge où l’on se déleste du superflu pour ne pas encombrer, un jour prochain, les vivants qui me mettront en terre ou en feu, je ne sais pas encore.
Oui, j’ai eu de la chance de passer le plus clair de ma vie dans cette société d’abondance. Je n’ai pas vu venir le mur dans lequel nous nous précipitons tous ensemble. Je n’ai pas pris conscience assez tôt que chacun de mes choix obérait le futur.
Un voyage en avion. Un vêtement trop bon marché. Des meubles prêts à monter. Les courses en hypermarché.
J’ai fait comme la plupart d’entre mes concitoyens et encore je n'ai pas
Ce sentiment que j’éprouve d’avoir participé à un système scélérat me rend très mal à l’aise. Bien sûr, je pourrais me dire que je ne suis qu’un infime rouage du système global.
Et c’est bien parce que chacun se dit ça que ce système perdure et enrichit encore plus les plus riches en asservissant encore plus les plus pauvres.
Je vois les enfants de mes anciens élèves et étudiants, ces bambins pleins de joie, aux bouches pleines de sourires, les visages heureux et remplis de fierté.
Je vois aussi ces enfants émaciés et salis qui grattent les ordures pour pouvoir se nourrir.

Nous sommes arc-boutés sur un modèle économique obsolète mais qui profite encore à une minorité. Nul doute que s’il ne profitait plus, on en inventerait un autre. C’est à se demander si les récentes mesures de sécurité nationale ne sont pas mises en place pour permettre au système de perdurer encore un peu tout en maintenant par la force un semblant d’ordre social au sein duquel les minorités contestantes ne pourraient plus s’exprimer.
Comment nos gouvernants qui se rangent en paroles sous la bannière ambitieuse de la France d’égalité, de liberté, de fraternité peuvent-ils tolérer encore la misère, le meurtre d’état, la corruption généralisée sans se réunir et se pencher sur le sort de la planète et d’un commun accord, ranger leurs différends et chercher le meilleur pour chacun et pour tous ?
Peut-être chacun de nous individuellement n’est-il pas prêt à lâcher du lest, à revoir ses projets, à réduire la voilure, à partager son espace vital avec plus démuni.

C’est tellement compliqué de partager, ne serait-ce que son temps, pour en donner un peu, en aide aux devoirs par exemple.
Plus de quinze millions de retraités entre soixante et soixante quinze ans en France en 2010. Quatre millions d’enfants scolarisés dans le primaire en France en 2010.
Admettons que parmi cette tranche de population, la moitié soit en mauvaise santé physique ou mentale, il en reste sept millions.
Sept millions qui pourraient aider les quatre millions d’enfants scolarisés dont tous n’ont pas nécessairement besoin d’aide.
Sur les sept millions, on pourrait supposer que certains n’ont pas la capacité intellectuelle d’aider, parce qu’ils ont eu du mal eux-mêmes à apprendre à lire et/ou à calculer.
Admettons qu’il n’en reste que trois millions. Et que seul un quart des enfants ait besoin d’être aidé. Cela fait un ancien pour un enfant.
Et si chaque ancien de bonne volonté se rendait à l’école proche de son domicile et proposait de parrainer dans ses apprentissages un enfant en délicatesse avec les études…
Au lieu de râler que les jeunes sont trop ceci ou trop cela, et de ne rien faire, au moins, il se passerait quelque chose. Il y aurait du lien inter générationnel, une solidarité qui se passerait de grands mots, une solidarité qui ne demanderait qu’un peu de temps passé, même pas d’argent à retirer d’un porte monnaie parfois dégarni, une prise de conscience pour les plus jeunes que le monde n’est pas constitué que de beaux gosses body buildés et de belles gamines botoxées dès trente ans.
Cela ne coûterait rien.
Cela n’est inscrit dans aucun programme d’aucun parti.
Alors, on se prend en mains, les anciens, on se bouge, on va dans les écoles, on tend la main à ces jeunes qui rament, on leur donne les outils pour comprendre le monde, pour être moins perdus, pour apprendre de ce fait à réfléchir.

Mais voilà, réfléchir, c’est dangereux.
Quand un peuple commence à trop réfléchir, il se demande ce qu’il mange, comment il est soigné, où vont les marges entre les coûts de revient et les prix de vente, dans quelles conditions sont produits les vêtements qu’il achète, comment se comporte les pays auxquels on achète du pétrole, pourquoi on vend des armes, pourquoi la consommation d’anti dépresseurs est aussi forte dans nos pays, pourquoi les paysans indiens ou d’amérique latine se suicident en si grand nombre, pourquoi les agriculteurs développent-ils tant de cancers des testicules, pourquoi, comment….

Réinventer le monde est entre nos mains. Et cela peut commencer demain. Maintenant même.
Il est urgent de se ré-approprier les moyens d’espérer, la teneur de notre espérance et d’arrêter d’accepter le prêt à consommer, prêt à penser des modèles qui perpétuent le malheur, les injustices et les inégalités de par le monde.

 

MC Janvier 2016