Lune_rentréeIl m’arrive parfois de me sentir remplie d’une colère sourde et sournoise qui n’attend qu’une occasion propice pour fondre sur l’être ou l’objet qui la rencontrerait.
Je n’aime pas ce sentiment. Cette émotion ?
Je ne sais la différence. J’en ressens cependant la puissance. Comme d’une retenue d’eau furieuse qu’on aurait contenue trop longtemps et que le moindre rien déverserait en flots sur un paysage innocent.
Innocent ou pas d’ailleurs.
Qui dit que cette colère n’a pas d’objet ?
Qui dit qu’elle n’a pas de cause non plus ?
A bien y regarder, des causes, elle en a. De petites causes et de grandes causes.

Les petites ?
Une nuit de sommeil un peu blanche alors que la lune n’est pas pleine, ce qui est très agaçant. La lune pleine me tient éveillée comme un soleil. Etonnant comme ce miroir exerce sa puissance sur mon âme. Il paraît que les fous, les nuits de pleine lune, crient et sont très agités. Les enfants dans le ventre des mères sont pris du désir d’aller découvrir cette lumière qui dilate la terre comme un ballon de rugby et naissent en plus grand nombre ces nuits là. Il paraît. Pas folle encore, enfin je crois, déjà née, enfin je crois.
Et puis, il me faut aller à la poste acheter des timbres, des jolis timbres pour mes cartes de vœux. Car j’en envoie encore par la poste. Plus beaucoup. Mais assez pour n’avoir plus assez de timbres. Et je n'ai pas envie d'aller à la poste. J'ai autre chose à faire en cette rentrée de Janvier.

Et puis plein de petites contrariétés, des rendez-vous différés, l’annonce d’une séparation, l’annonce d’une maladie chez une proche.
Et puis ces décès en série ces jours-ci, le chanteur léger devenu serein, l’acteur gouailleur qui ne mâchait pas ses mots, le compositeur audacieux qui avait bravé les pesanteurs du public de Bayreuth. Départ sur départ. Bien réaliser que ces départs pour nos plus jeunes, ceux que je côtoie tous les jours ne disent absolument rien pas plus que ceux du 7 janvier 2014. Pas la même génération…

Et puis quoi d’autre ? Le rêve de la nuit n’était pas agaçant, il parlait d’une pierre dont le cœur palpitait et que seuls pouvaient voir ceux qui étaient munis d’un appareil à lire à travers les pierres, et que pouvaient sentir ceux dont les mains étaient assez sensibles.
L'homme mettait en route cet appareil, et je voyais battre le coeur de la pierre, comme une lente et chaude palpitation. Je posai mes mains sur la pierre et elles sentirent la vie venir sous elles.
J’ai trouvé une dernière petite cause : le réveil a sonné alors que la pierre dans le ventre de la biche de verre parlait à mes mains. Saleté de réveil. Je n’ai pas eu le temps d’entendre clairement le message de la pierre.

Le plus lourd était à venir : deux heures avec une de mes classes, deux heures à surveiller un devoir qu’ils pouvaient réaliser à deux. Un devoir que j’avais conçu afin qu’ils prennent la mesure de ce qui est attendu d’eux à leur niveau d’études. Un devoir consécutif à une après midi de corrections d’un autre devoir. Corrections dont je suis sortie dépitée de mesurer à quel point aucun travail sérieux n’est réalisé par une majorité de ces étudiants.
Deux heures de surveillance de devoir pendant lesquelles j’ai dû reprendre M. un garçon, absent la veille aux deux premières heures mais présent aux deux heures suivantes, qui gesticulait de droite et de gauche pour obtenir, auprès des binômes voisins, confirmation de la justesse des réponses de son binôme. Reprendre aussi M. une fille qui mettait au défi, ses camarades tout proches dont le premier M. sus-nommé, qui mettait donc au défi ses camarades d’arriver à ne lever que l’annulaire. Preuve à l’appui.
Reprendre L. dans une gesticulation identique à celle de M. le premier.
Reprendre un autre L. qui, fâcheusement, pianotait sur son téléphone portable, laissant à son camarade le soin de répondre tout seul aux questions, lui donnant vaguement son avis de temps en temps. Accueillir S. arrivant tout sourire au bout de la première heure- elle est coutumière du fait, cette grande liane dégingandée, effervescente comme un comprimé d’aspirine tamponnée.  Réconforter A. qui, au bout d’une heure trente avait réalisé qu’elle avait analysé un document sur des bases erronées.

Ceci après avoir entendu à la radio en venant au lycée que le délicieux dirigeant d’un pays d’Asie, que je ne nommerai pas, il ne mérite pas, à mon sens, de l’être, avait fait exploser une bombe à hydrogène.
Ceci après avoir bien en tête que le 6 janvier est la veille du 7 et que le 7, l’année dernière, deux fous furieux décimaient une rédaction entière pour quelques traits de crayons stigmatisant une institution et non des croyants de bonne foi.
Ceci après avoir entendu parler de Cabu, ce dessinateur doux, qui ne disait jamais non lorsqu’on lui demandait de l’aide, qui était pacifiste.

Et bien voilà, ce cocktail de sales, vilaines nouvelles additionné à mes petits agacements et aux deux heures calamiteuses ont réussi à me faire sortir de mes gonds, à me sentir mauvaise comme une teigne et prête à en découdre, à désespérer de l’humanité.
Oui, je sais, les grands mots tout de suite.
Et bien oui, la mise en perspective de la folie du monde et de cette incapacité de se mobiliser de la part de ces jeunes, de se réveiller, a fait naître en moi cette colère sourde. Incompréhension. Sentiment d'impuissance.
Envie de hurler, de crier, pour les secouer, les alerter.
Prenant la classe suivante pour deux autres heures, un bref échange avec l’un d’entre eux : si vous saviez Madame, dans mon ancienne classe, à D. vous n’auriez pas pu faire travailler la plupart des élèves, ils savent que plus tard, ils feront comme les grands frères, et ils gagneront plus d’argent qu’avec un travail normal.
Que dire alors ?

Cela n’a pas calmé ma colère. Au contraire.
Mais j’ai réalisé que, si une partie d’elle leur était encore destinée, une autre s’adressait à cet insaisissable adversaire protéiforme dont l’ombre s’insinue, sournoise, dans tous les domaines de nos vies, dans tous les recoins de la terre.
Cet adversaire non nommé car innommables sont tous les crimes commis en son nom. Mais aussi innombrable car les crimes commis en son nom ne peuvent se compter.
Je lis chaque jour les effets de cette entreprise de destruction des cerveaux, de déstructuration des vies, de déstabilisation des démocraties.
Non pas que les effets aient été voulus en tant que tels, enfin, je le crois. Mais ce sont des dommages collatéraux. Comme ces bombes à fragmentation qui éparpillent leurs charges délétères en explosant en plein vol.
Nous y sommes. Le monde est sous le joug d’une logique purement financière et les éclats sont en train d’exploser un peu partout.

Ma colère est un de ces éclats, un dégât collatéral. Ô tout petit bien sûr. Mais tout de même.
Les dégâts les plus graves sont ailleurs.
Et je m’aperçois que je ne dois pas me tromper de cible. Que ma colère ne doit pas se tromper de cible. Eux, ces étudiants, sont des victimes. Des sacrifiés. Ce que l’on appelait autrefois de la chair à canons. Les canons s’appellent banques, centres commerciaux, périodes de soldes, parcs de loisirs, émissions de télé réalité, bureaux en open space, plateformes téléphoniques, fabriques de vêtements à la chaîne, fast food, hard discounters, fermes biologique hors sol et j’en passe.

Je m’aperçois que je ne dois pas baisser les bras. Ce serait confortable, certes. Mais à la place que j’occupe professionnellement parlant, ma parole a une chance d’être entendue. Il me faut continuer à semer.
Semer ce qui me semble le seul rempart contre ces canons, ces bombes, quelques graines de savoir, quelques éléments de décryptage, quelques pistes de réflexions, quelques idées nouvelles qui existent de par le monde.
Mais que la terre est devenue aride, sèche et dure. L’eau du désir de savoir ne l’attendrit plus. Pauvres jeunes.

 

MC Janvier 2016