2011-10-31 15C’est le moment du passage.
Le jour où l’année bascule vers une année nouvelle.
L’insensible bascule qui se prépare dès le premier jour pour s’accomplir le trois cent soixante cinquième. Car tout n’est que transition. Mouvement. Imperceptible comme le souffle qui inlassablement s’en vient et puis s’en va. Pour donner vie, encore. Encore un souffle de plus. Et la vie.
Un jour la vie s’en va. Redonnée dans le souffle au grand souffle qui étire les nuages et enspirale les galaxies.
Tout ce qui n’est pas mouvement est mort.
Tout ce qui donne la mort n’est pas mouvement. N’est pas porté par la vie.
L’année dernière, le 1er janvier 2014, nous nous étions offerts mille vœux remplis de lumière et d’espérance. L’année dernière, au matin, j’étais allée marcher en bord de Seine, à Paris. Personne. Quelques mouettes ébouriffées sur le bord du quai. Et l’eau miroitante en milliers de papillons lumineux.

Six jours plus tard, le soleil se voilait. La mort semait la mort. Fauchait dans leur élan de vie des dessinateurs, une psychanalyste, un économiste de renom, des agents de police, un gardien de la paix, des clients d’un magasin casher, un correcteur, un fondateur d’un festival, un salarié chargé de la maintenance.
La gravité est entrée en nos vies ce jour là.
Et la tristesse aussi.
Il est commun de dire qu’on ne se sent concerné que lorsque le drame nous touche de près. Sans doute est-ce pour se protéger que l’on ne pleure pas autant quand la mort frappe à l’autre bout du monde. Nous n’aurions pas assez de nos larmes et d’heures dans nos journées pour pleurer toutes les morts injustes, intolérables, insupportables de la terre.

Oui, injustes, intolérables, insupportables.
De toute façon, la mort l’est toujours. Elle est toujours la pire offense que l’on puisse faire à la vie. Loi d’entropie inéluctable à laquelle l’humain semble vouer depuis, depuis…depuis qu’il paraît qu’il a été chassé du paradis.
Entre nous, quel gâchis que la vie si elle n’a pour issue que sa disparition…quel avenir bouché. On comprend mieux qu’il faille lui trouver un sens dans l’après pour pouvoir supporter la présence de ce mur final sur lequel tout le monde s’écrase en fin de parcours.
Certains. Des sages. Certains ont découvert que la vie n’a pas vocation à mourir. Y compris physiquement. Que ce n’est pas dans un après que se situerait la vraie vie. Mais dans un maintenant. Un maintenant habité d’une conscience différente. À construire en ôtant peu à peu le voile de nos peurs, de nos colères, de nos emportements, de nos haines, de nos croyances, toutes ses peaux qui s’inter-peaux-sent entre nous et le monde.

Il y aurait donc des morts plus injustes, intolérables, insupportables que d’autres ?
Toutes les morts d’enfant. Toutes les morts au nom d’un dieu, d’une croyance. Toutes les morts sur l’autel du profit, directes ou indirectes.
Les morts du 7 janvier 2014 furent de celles-ci.
Douloureuses pour leurs proches.
Douloureuses de conséquences en dommages collatéraux.
Parce qu’elles ont engendré celles de novembre.
Parce qu’elles ont légitimé un état d’urgence au nom duquel on a restreint les libertés.
Parce qu’elles ont introduit l’idée que des bras accueillants peuvent se refermer et reprendre une nationalité qui a été donnée, plutôt que d’analyser les causes essentielles des déviances extrémistes en faisant un éventuel mea culpa. Retour à l’antique loi du talion que l’on croyait avoir déracinée sous nos latitudes.

L’année a basculé. Insensiblement. Nous entrons dans le Nouveau.
Mes grands parents et mes parents se saluaient en s’exclamant «  à l’an que vèn »
Cela sonnait doux à mes oreilles d’enfant.
Les grands honoraient l’à-venir. Et toutes ses promesses.
Je sais maintenant qu’ils savaient bien que la vie apporterait son lot de soucis, de tristesses et de deuils. Ils étaient passés par deux guerres pour les plus âgés. Une seule pour mes parents. Ils savaient bien. Mais ils allaient de l’avant, se souhaitant le meilleur, comme le disent mes amis belges.
Si l’on regarde bien, il semblerait qu’il y ait plus de raisons de s’inquiéter que de raisons d’espérer en ce demain joyeux, léger, meilleur.

Mais c’est l’an qué vin, comme un enfant qui naît, il a sa force propre.
L’enfermer dans nos peurs et nos inquiétudes, c’est le priver de mouvement. C’est l’empêcher de vivre et de nous apporter ce qu’il contient de nouveau, de jamais encore advenu. C’est faire œuvre de mort donnant ainsi raison aux semeurs de violence qui font couler le sang ou bien qui s’en repaissent.
J’ai récemment vu, postée par un de mes étudiants, une vidéo montrant un ours en train de lacérer le visage d’un homme tombé dans sa fosse. Inutile de dire que je n’ai pas regardé jusqu’au bout.
Je me suis demandée où était l’intérêt de regarder puis de partager ce genre de vidéos.
Je ne l’ai pas trouvé.
Ce n’est même pas de l’information.
Les semeurs objectifs de violence ont des complices partout. À leur insu, bien souvent. Tel que cet étudiant. Mais aussi chacun d’entre nous quand nous cédons à la tentation du repli, de la peur de l’autre, de la haine brandie en étendard.

Mais enfin, toutes ces vieilles lunes sont terriblement éculées.
L’humanité n’est-elle donc pas saturée de ces guerres, de ces violences ?
L’homme n’aspire-t-il donc pas à une vie sereine, paisible, tranquille ?
Faut-il donc être dépouillé de tout ou de toute espérance pour apprécier enfin le prix de vie ?

Osons croire à un an que vèn, nouveau vraiment.
Actons le dans nos choix, dans notre manière de regarder les autres, de mieux les accueillir, de déceler le beau sous le fard des apparences.
Chaque jour. Un peu. Et puis de plus en plus. Il suffit d’essayer. De poser son regard sur l’autre comme on regarde le doux d’un pétale de rose ou l’or d’un couchant.
Avec au cœur de l’émerveillement.
Et croire que de ces regards écloront des merveilles.
Y croire envers et contre tout. Et contre tous ceux qui nous prendrons pour fous.

 

MC Janvier 2016

 

"A l'an que vèn, se siam pas mai que fuguem pas mens." ce qui signifie: "A l'année prochaine, si nous ne sommes pas plus nombreux, que nous ne soyons pas moins nombreux". C'est-à-dire : S'il n'y a pas de naissance, qu'il n'y ait pas de décès.