bouquet KarineIl me sembla qu'elle pleurait...
J’attendais que le feu passe au vert. Il y avait un virage à gauche à prendre ; celui qui n’a pas été…mais je m’égare, j’allais encore parler de politique et contester le système. Idiot car tout va bien en fait. Nous le savons tous. Tout va bien.
C’est à cet endroit que se rejoignent la rue qui descend du pont qui enjambe la N12 dans Trappes et la rue centrale de la ville parallèle à la dite N12 ; celle dans laquelle tous les commerces de la ville se suivent en procession, des banques aux pompes funèbres, en passant par le fromager et les deux pharmacies.
Arrivant lentement dans le virage, j’eus tout le temps de voir, assise sur l’herbe humide, en bordure du trottoir, une femme.
Ses longs cheveux noirs en rideaux ne masquaient pas son visage.
Elle avait autour d’elle une valise, un gros sac, un sac en plastique plus petit.
Il me sembla qu’elle pleurait.
Je m’arrêtai alors sur le petit parking en contrebas du pont. Laissant le moteur allumé, je sortis. Nous étions à dix mètres l’une de l’autre. Je la hélai, lui demandant si quelque chose n’allait pas. En larmes, elle pleurait donc bien, elle me répondit qu’elle devait se rendre au Vésinet.
Je lui proposai de l’accompagner à la gare en voiture. Elle me rejoignit, encombrée de ses bagages. Je remarquai alors qu’une de ses mains était bandée.

Une fois installée, elle recommença à pleurer, des mots hachés sortaient de sa bouche, entrecoupés de sanglots.
-       Ce n’est pas juste. Il m’avait dit que je pourrais garder la chambre jusqu’à mardi. Maintenant ils ont mis quelqu’un à ma place. Je dois aller au Vésinet. Tout ça parce que je n’ai pas appelé à temps. Je ne pouvais pas, j’étais à l’hôpital pour ma main. Et pourtant ils m’avaient promis. Et maintenant je dois aller au Vésinet.
-       Et vous n’avez pas d’argent ?
-       Si, j’ai 500 euros sur mon compte ; mais je ne veux pas trop y toucher. Et puis il faut que j’aille chercher des médicaments à la pharmacie.
-       Pas de problèmes, nous allons y aller.
-       Oui, mais je vous fais perdre votre temps.
-       Ne vous inquiétez pas, je suis en vacances, j’ai du temps.
Belle femme brune, noyée de chagrin, brisée par la vie. Quarante huit ans. A la rue.
Son homme ? Violent, avec la complicité de la belle mère. La claque de trop, le jour des vingt cinq ans de sa fille qu’elle ne veut pas embêter avec ça.
Un visage fin, sensible.
Elle me dit avoir été trompée par tout le monde. Ses amies. Sa mère qui est vulgaire.
Et elle pleure à nouveau.
Elle porte un long manteau noir, pas très épais et pas doublé. Cet hiver si doux qu’il laisse fleurir les violettes et les forsythias est moins lourd à vivre pour les errants de la rue. Il n’en reste pas moins que l’errance, où qu’elle soit, si elle n’est pas choisie est insupportable. Et même quand elle est choisie, comme seule alternative de survie, pour tous ceux qui fuient les bombes et les attentats. L’errance. Porter son balluchon. Emporter l’essentiel. Et aller vers l’inconnu. De foyer en foyer. De lieu anonyme en lieu anonyme. N’avoir plus de chez soi. A la merci d’une place libérée. Ou pas.
Et s’il n’y en pas ? C’est la rue avec sa violence, surtout pour les plus faibles, femme ou homme, avec le manque d’hygiène : où faire pipi ? Où se laver les mains ?
Avec le manque de tout : on mange quoi ? Froid de toutes façons. Quand on a à manger.

Elle est partie. Elle a quitté cet homme et sa violence. Elle a appelé le 115. Elle a atterri là, à Trappes. Sa peur l’a sauvée du pire mais l’a conduite dans la rue. Et dans ce désarroi où je l’ai trouvée. Parce que ce qui aurait pu être une solution pérenne pour quelques jours, s’est compliqué du fait qu’elle a du se faire nettoyer un phlegmon à la main droite, avec staphylocoque doré. Et rester deux jours à l’hôpital. Perdant ainsi sa place au foyer.
-       Il va falloir que je trouve un petit boulot tout de même.
J’acquiesce. Je la laisse parler, évacuer sa tristesse, son angoisse.
Nous nous rendons à la pharmacie. Elle revient avec un plein sac de médicaments. Elle est plus calme.
Je lui propose un peu d’argent. Elle refuse. Je lui dis que c’est un cadeau. Elle refuse et finit par prendre le billet que je lui tends en me disant qu’elle me le glissera quelque part en loucedé.
Et puis, elle regarde le petit bouquet qui dépasse de son sac. Il l’a écrasé. Sale type. Je pense qu’elle parle du responsable du lieu d’hébergement.
Puis :
-       Vous le voulez ?
Elle le sort du sac et me le montre.
-       Ce n’est pas tout à fait un bouquet de Noël…
-       Mais, si, dis-je : il y a du rouge !
-       Bon, je vous l’offre alors ?
-       Oui, avec plaisir. Je le trouve très beau, votre bouquet. Vous êtes douée, je trouve. Vous êtes créative, non ?
Ses yeux, noirs, brillent soudain. Elle est vraiment belle. Cette beauté qu'ont les enfants.
-       Oui, j’aime bien faire des objets avec mes mains.
Puis, elle me dit que son téléphone ne tient pas la charge. Mais qu’elle l’économise pour pouvoir appeler son fils. Il a seize ans le fils. Il était là quand son père l’a frappée.
Elle ne sera probablement pas avec lui pour Noël…

Pendant qu’elle retirait ses médicaments, j’ai cherché sur internet quel trajet elle devait prendre. Elle me dit qu’elle est fatiguée, si fatiguée. Elle a mal dormi à l’hôpital. Et ça fait un moment qu’elle dort à peine six heures par nuit.
Elle me reparle de son mec. Oui son mec. Parce qu’un homme qui frappe une femme, ce n’est plus un homme. C’est un mec. C’est à dire, plus encore digne de porter le nom d’homme. C’est fou comme la terre est remplie de mecs, ces temps-ci. Qu’ils soient au chômage ou responsables de directions financières, commerciales,  de laboratoires de recherche pharmaceutiques, hommes politiques ou actionnaires, ils ne sont plus que des mecs. Ils ne cognent pas tous. Mais ces mecs là ils portent au passif de leur vie, même si certains d’entre eux pensent l’avoir réussie, ils portent une lourde responsabilité dans la détresse des hommes, dans les violences qui sont faites aux femmes, dans les inqualifiables conditions dans lesquelles on traite les animaux, dans la défiguration de la terre, ces carrières qui l’éventrent, ces produits qui infectent ses veines- sources et rivières- ou bien l’air du temps qui passe.

Son mec, il est accro au cannabis. Et sa mère le défend.
Il l’a frappée. Devant ses enfants.

Elle n’a pas supportée. Elle est allée porter plainte. Elle est partie.
Elle sait qu’elle doit se protéger, s’occuper d’elle, se faire du bien. Je lui ai expliqué une respiration à faire pour calmer les pensées. Elle m’a dit qu’elle pratiquait du do-in (le do-in, technique d’auto-massage sur les méridiens chinois) tous les jours. Une amie lui a appris.
Et puis, je l’ai conduite à la gare, l’ai aidée à porter ses affaires. Pas lourde sa valise. Elle a dû prendre le minimum.
Quelle détresse…
Nous nous embrassons.

Je suis chez moi, au chaud, son bouquet est là, devant moi, avec la petite guirlande dorée à un euro, ses fleurs rouges, cette délicate branche aux toutes petites fleurs blanches m’émeut. Une véritable composition d'Ikebana.
Je pense à elle. A toutes ces femmes frappées. Obligées de partir pour sauver leur peau. A tous ces enfants qui assistent à ces scènes. Et qui vont grandir dans le conflit d’amour entre le père et la mère.
Ces enfants qui n’ont rien demandé.
Ces femmes non plus n’ont rien demandé. Surtout pas des coups ou des menaces de coups.
Ce matin, j’ai encore vu cette image d’une vache dans le flanc de laquelle avait été installé un hublot pour surveiller le contenu de sa panse, hublot installé par un, un quoi d’ailleurs ?
Un savant ? Pas possible. Le savant sait. On prête au savant une forme de sagesse.
Un biologiste ? Pas possible. La racine du mot biologiste est bio, la vie. Un biologiste, le minimum c’est qu’il aime la vie non ? On n’est vraiment curieux que de ce que l’on aime, non ?
Un agriculteur ? Pas possible. Un agriculteur est proche de la terre, il en connaît les saisons, il en connaît les signes et il aime les bêtes qui paissent la terre.
Un industriel ? Pas possible. Un industriel s’occupe d’usines, de leur agencement, de comment transformer une matière première inerte en produit fini, inerte lui aussi.
Un agro-industriel ? On se rapproche. Installer un hublot pour surveiller l’intérieur du corps d’un être qui n’est pas malade, cela ressemble à planter une sonde dans un gâteau pour savoir s’il est cuit, à poser des capteurs pour mesurer la température d’un métal en fusion.
Un agri- cul- tueur. Voilà. C’est le mot. On aurait pu dire un mec. Cela aurait été plus simple. Car la vache non plus, elle n’a rien demandé. La vache, elle ne sait que transformer l’herbe en lait pour nourrir son petit. C’est tout. Elle ne demande rien que de l’herbe et un peu d’eau. La présence de l’homme si le veau n’est plus là pour soulager les mamelles gonflées. C’est tout.

On trouve normal de battre une femme. Et puis on trouve normal de mettre un hublot sur la panse des vaches. Et puis on trouve normal dans un aréopage huppé d’aéroportueurs que les enfants puissent travailler plus tôt, vous savez c’était aux entretiens de Royaumont en 2014, sur le thème « Impôts, Croissance, Dépenses publiques : du cercle vicieux au triangle vertueux ». Et puis on trouve normal de mettre des perturbateurs endocriniens dans l’alimentation. Et enfin, on trouve normal d’implanter des micro-puces dans les médicaments que l’on ingérera. Micro-puces qui s’activeront à l’intérieur de l’estomac. Je ne sais plus très bien dans quel ordre on trouve normal que certaines choses se passent...

Karine, je pense à vous. Je vous ai regardée partir, avec votre valise, vos sacs et vos cheveux si bruns qui mangent votre visage. Je vous souhaite de vous retrouver, de retrouver du sens au sein de cette vie terrible aux mâchoires qui broient le fragile, qui ne laisse pas de place aux rêveurs et aux doux, qui préfère le loup quand il est en col blanc et collectionne les chiffres sur un compte en banque planqué dans un paradis fiscal, de cette vie qui est prête à balayer les fondements de la vie pour faire grossir les sommes sur les comptes des loups.
Cette vie qui n’est pas la vie mais la caricature que certains mecs en ont fait.
Karine, frêle silhouette.

Je regarde à nouveau le petit bouquet, bouleversée par les toutes petites fleurs blanches au bout de cette frêle branche de bois sombre. Trois fleurs. Quelques pétales poudrés de rose. Des étamines un peu courbées, les cils blancs entourant l’œil du cœur, jaune pâle. Une estampe dans son épure et sa simplicité.
Un écho à cette âme assoiffée de beauté. Un reflet de la fragilité des plus démunis, dont désormais cette femme est venue grossir les rangs.
Karine, ce soir, je me sens inutile et impuissante aussi.
Je n’ai pas osé proposer une chambre, temporairement, le temps d’une halte, le temps de s’apaiser. Tant m’ont mise en garde contre la main tendue, seule. Tant m’ont prévenue qu’on est plus efficace en passant par une association.
Mon arrière grand mère a été internée, pour folle, alors qu’on l’avait retrouvée en train de distribuer de l’argent dans la rue.
Etait-elle vraiment folle ?
Ou bien, goutte d’eau, essayait-elle de soulager des détresses ?

Goutte d’eau, je témoigne. Je veux dire la beauté blessée mais la beauté rayonnante aussi. Pour qu’à travers mes mots, la vie coule. Autrement. Et que deviennent force tous ceux pour qui la beauté est l'essentiel.

 


MC Décembre 2015