diplomesC’était en Espagne. La guerre civile faisait rage, opposant les nationalistes emmenés par Franco et le Front Populaire élu aux élections de 1936, par une courte majorité contre le Front National, et avec une abstention d’un peu plus de 30% de la population.
Les nationalistes furent soutenus par les américains qui voyaient dans la présence du Front Populaire le danger d’une gauchisation de l’Espagne, mais aussi par l’Allemagne et l’Italie. La France d’abord favorable au soutien, s’abstint finalement sous la pression de la Grande Bretagne.
Ce fut un bain de sang. Des violences furent commises de part et d’autre.
Franco prit le pouvoir. Commencèrent alors des années de répression violente et meurtrière aidée en cela par une pratique courante de la délation.
Les grands parents d'H. vivaient dans le pays basque espagnol. Communistes, ils firent partie de ceux qui quittèrent l’Espagne dans ces longues colonnes d’hommes, de femmes, d’enfants, marchant, harassés sur les chemins de montagne pour sauver leur vie.
Des migrants en somme.
Comme ceux qui fuient les guerres en Syrie par exemple. Ou bien les conflits internes dans certains pays d’Afrique.
C’est étonnant comme il semble compliqué à certaines personnes que d’autres, des étrangers souhaitent vivre en paix. Prêts à sacrifier tout ce qu’ils ont pu avoir dans leur pays pour vivre. Les situations extrêmes, et la proximité de la mort en est tout de même une, incitent à prendre la mesure de l’essentiel qui nous fait vivre.
Il est au moins aussi étrange que certains, plus nantis que d’autres, ne puissent pas entendre que les moins nantis souhaitent accéder au même confort qu’eux. Arrêtons de penser que les plus nantis le sont parce qu’ils le méritent plus que les moins nantis, parce qu’ils ont pris le risque de créer une entreprise : tous les plus nantis ne créent pas d’entreprise, certains sont salariés.

Les grands parents espagnols arrivèrent donc en France.
Je ne sais rien de leur vie. Je sais seulement que les parents d’H. s’installèrent à Sarcelles.
Ville nouvelle à tradition d’accueil de l’immigration. Espagnols, Pieds Noirs, Maghrébins. Entre autres. Une ville chamarrée. Une ville de cités.
Avec l’âpreté des cités. Sa violence verbale et/ou physique envers les filles, les femmes.
Elles ne doivent leur salut qu’en y montrant leur capacité à résister, verbalement et physiquement.
H. avec sa tignasse noire et opulente, est de ces femmes là.
Ses étudiants le savent, le lui disent. Elle est capable de reprendre un étudiant en utilisant son registre de langage sans que l’étudiant en question ne se drape dans une dignité outragée.

Ce qui n’est pas une mince affaire, tant nos étudiants sont bien souvent plus chatouilleux sur le respect qu’on leur doit que sur celui qu’ils devraient porter à tous ceux qui les entourent. Achetant récemment chez un commerçant proche de mon lycée, je vois arriver quatre étudiants. Ils s’installent devant la boutique, sur un petit muret, déballent leurs paquets et se mettent à déjeuner. Les voyant, je leur fais signe.
-       Vous les connaissez ?
-       Oui, ils sont très sympathiques.
-       Ah… vous trouvez ?
-       Oui, pourquoi ?
-       Nous sommes envahis par les papiers et les canettes qu’ils laissent lorsqu’ils ont fini. Quand ce n’est pas par leur musique qu’ils mettent à tue-tête. Et aux beaux jours c’est pire.
Je suis étonnée que ceux-là précisément le fassent. Je me promets de leur en toucher deux mots.
Les étudiants sont partis depuis un moment lorsque je quitte la boutique, accompagnée à la porte par le commerçant. Au sol. Rien. Pas un papier. Pas une canette.
-       Alors ça, dit-il, ils me font mentir.
Je ne réponds pas, heureuse de n’avoir pas eu à constater qu’il pouvait avoir eu raison tout le temps. Peut-être ma présence ?
Cette présence de l’enseignant qui transmet bien autre chose que sa simple matière. La présence d’H. en cours est de celle-là.

Elle sait ce combat pour exister, pour s’affirmer. Sa parole est souvent sans nuances, car elle est d’une précision extrême. Pour elle, un mot est un mot. Et il n’y a pas de casquette différente à poser sur sa tête, selon qu’on est en classe ou qu’on est hors de la classe.
Elle enseigne avec tout ce qu’elle est.
Elle porte dans ses veines un passé de révolte qui bouillonne en son sang
Elle est claire. Et ses idées ne sont pas de vains mots.
Elle passe des heures à améliorer son cours, à écouter ses étudiants.
Professeur et formatrice dans son académie, elle est abasourdie par le peu d’exigences intellectuelles de certain/e/s des collègues rencontrées en formation. Pour elle, forme et fond sont d’égale importance. Commettre des erreurs, laisser passer des approximations, ne pas avoir intégré les objectifs pédagogiques lui semble quasi-impardonnable. Pour ma part, je pense que si l’enseignant est animé du désir de transmettre, il n’existe aucune bêtise qui ne soit rattrapable.
Encore que. J’ai récemment été surprise d’entendre un autre collègue affirmer qu’une information- je ne me souviens plus laquelle- était vraie parce qu’il l’avait entendue sur RMC. Alors que la dite information fut démentie quelques heures plus tard. RMC, comme source d’information fiable, pour un enseignant qui est censé enseigner la vigilance et le discernement à ce sujet, cela laisse perplexe quant à la rigueur intellectuelle sous jacente. Mais peut-être le suis trop, rigoureuse...

Autant dire qu'H. est restée fidèle à la tradition politique familiale et que son cœur bat à gauche. Et ce n’est pas une étiquette de confort. Ses valeurs, elle les porte et elle les met en œuvre.
Elle est athée. Résolument. De ces athées que j’aime parce qu’ils agissent selon leur cœur, sans être contraints de donner au nom de valeurs morales. De ces athées qui donnent pour donner, pour atténuer un peu l’insupportable injustice d’un monde qui fait les riches encore plus riches et les pauvres encore plus démunis. De ces athées qui choisissent de rester dans la fonction publique alors que dans le privé, ils seraient tout aussi compétents mais deux fois plus payés.
Par choix pour le sentiment profond d’être au service de l’autre. Et pour le refus tout aussi profond de travailler pour enrichir des actionnaires qui n’ont que cure des injustices et des inégalités.
Une vraie militante qui ne se paie pas de mots.
Une professeure exigeante comme j’aimerais que l’éducation nationale en compte plus, une passionnée, une amoureuse de l’autre. Une vraie.
Une petite fille de réfugiés qui remercie la France d’avoir accueilli ses ancêtres en se plaçant aux services des français, de TOUS les français, tous ceux qui lui sont confiés, année après année. Ceci avec une rémunération moitié moins importante que dans le privé pour le même niveau d’études et de compétences.

 

MC Décembre 2015