banière fromage clément

fromages_clément2Bienveillant.
C’est le souvenir que j’ai de cet étudiant lorsqu’il assistait à mes cours.
Bienveillant.
Parce qu’il n’assistait pas à mes cours, enfin, il ne venait pas tout le temps. Il séchait. Ô pas souvent, car il était sérieux.
Il n’assistait pas à mes cours, quand il venait, il les subissait.
Comme il avait l’air las.
L’économie ça lui passait au-dessus de la tête. Il faut dire que je n’avais pas encore pris la mesure de la difficulté pour des étudiants sortant de baccalauréat professionnel.
Le baccalauréat professionnel est un baccalauréat comme tous les autres. On l’appelle professionnel, en ce qu’il met l’accent sur une pratique professionnelle spécifique, la vente, l’accueil du public pour le secteur tertiaire, l’ébénisterie, l’hygiène et l’environnement pour le secteur industriel, entre autres formations.
Les jeunes apprennent la maîtrise des postures professionnelles et sont susceptibles d’entrer dans la vie active immédiatement.

La tendance étant au rallongement de la durée des études, un nombre de plus en plus  grand d’entre eux prolonge sa scolarité. Sans plus de conviction que ça. Mais au moins, ils ne font pas grossir le taux de chômage, car en période de crise, même avec un baccalauréat professionnel, être embauché n’est pas certain. Mais au moins, ils ne sont pas dehors à faire des bêtises.
Je ne sais pas très bien ce  qui avait poussé Clément à poursuivre ses études. Toujours est-il que dans toutes les matières qui touchaient de près ou de loin à l’enseignement général, il décrochait. Son ennui était patent. Voire un tantinet de mauvaise volonté mais toujours avec le sourire. Impossible de lui en vouloir tant il était dépourvu d’agressivité. Il ne s’est jamais départi de sa politesse, de son amabilité et de sa bienveillance ; ce qui n’est pas toujours le cas de tous les étudiants dont certains font payer aux enseignants leur mal-être et leur quête de sens.

Nous ne nous comprenions pas. Mes mots étaient pour lui vides de sens, car trop déconnectés d’une réalité qui l’aurait touché. Et moi, de mon côté, je ne comprenais pas ce qu’il faisait là, tant j’avais le sentiment qu’il était en train de s’étioler.
Ce fut le moment où les classes de BTS commencèrent à se remplir de jeunes qui venaient sans avoir de réel projet d’avenir et qui étaient rassurés de rester dans l’enceinte d’un établissement scolaire, sans toutefois, avoir envie de s’investir plus qu’avant dans un travail intellectuel digne de ce nom, digne en tout cas de ce que l’on imaginerait pouvoir attendre de la part d’étudiants.
Ce furent deux années compliquées pour moi.
Je n’arrivais pas à intégrer les nouvelles données du contexte dans lequel il me fallait tout de même remplir ma mission de service public.
Ma pratique du yoga et des arts martiaux internes m’aida à tenir physiquement et à modifier mon enseignement. L’idée de ne pas résister frontalement à l’énergie de l’autre mais à la recycler en énergie positive me permit de mettre au point des pratiques pédagogiques dans lesquelles je ne m’épuisais plus et eux, étaient quasiment obligés de se mettre au travail.
Mais la classe de Clément n’en bénéficia pas. C’était trop tôt pour moi.
Clément passa donc son BTS et ne l’eut pas.

Et puis, cinq ans plus tard, j’appris que Clément s’était installé comme fromager à deux pas de mon lycée.
Cela ne me surprit pas qu’il s’implique dans le domaine des métiers de bouche ; j’avais eu l’occasion, lors des intercours, de découvrir que c’était un véritable gourmand, voire gourmet. Il portait d’ailleurs sur lui cette bonhommie qui est l’apanage des véritables bons vivants.
Je m’empressai donc d’aller dans sa boutique. Il en avait fait un endroit simple et chaleureux. Après les embrassades, il me fit part de son parcours et des raisons de son choix. Il avait fait les marchés pendant trois ans, comme aide fromager, avait découvert les ficelles du métier, le savoir faire, les circuits d’approvisionnement. Il se sentait prêt.
Il me raconta Rungis, les levers dans la nuit, et les longues journées sans passer par la case dormir.
Je vis ses yeux cernés mais son sourire radieux. Et surtout je sentis une joie profonde émaner de sa personne.
Il me parla d’amis ou de relations dans le milieu de la publicité ou de la communication, avec ou sans emploi, mais toujours stressés sans aimer plus que ça leur métier, fait de beaucoup d’apparence et de poudre aux yeux.
Je sus que lui, était dans la vie. Dans sa vie. A sa juste place. Aujourd'hui. Solide et rassurant. Déterminé. Et surtout heureux de pouvoir vendre un produit qu’il aimait et connaissait, sans derrière lui un employeur qui lui imposerait des méthodes commerciales sans éthique. Il avait réussi à mettre en application la phrase de Confucius, sans doute trop perturbante à entendre dans notre système uniformisant : « Choisis un métier qui te plaît, et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie ».
Clément a pris sa vie en mains. Il a choisi la vie et le métier dont il veut vivre économiquement et qui l’enrichit sur tous les plans, même si, pour l’accomplir, il travaille dur, se lève parfois très tôt et est à la merci d’une clientèle dont la présence n’est jamais assurée. Il est dans la vie. Dans le mouvement. Dans l’inconnu assumé.
Beau parcours. Il n’a pas trente ans.
Clément le bienveillant est l’image de ceux qui veillent bien sur les autres. Debout en pleine nuit lorsque le monde dort encore à poings fermés pour qu’au petit matin son étal soit plein de beaux produits à offrir.

Depuis, c’est chez lui que je vais m’approvisionner en fromage. Car les prix qu’il pratique sont dans le même éventail de prix que pratique le supermarché d’à côté. Même si je dois rallonger ma route de quelques kilomètres.
Peut-être aussi parce que j’ai une voiture qui me permet de me déplacer.
Mais surtout parce que j’ai le sentiment d’accomplir un acte de résistance, le seul qui me soit accessible : c’est par mes choix de dépense que je choisis une autre voie que celle qui est pensée pour moi par les grands groupes agricultueurs, je veux dire agro-alimentaires. L’idée d’être placée dans un entonnoir me devient de plus en plus insupportable. Clément en choisissant la liberté et en en prenant le risque ouvre des portes à notre propre liberté. Nous aurions tort de ne pas nous en emparer !

MC Décembre 2015

 

PS Pour le retrouver: https://www.facebook.com/lesfromagesdeclement/?fref=ts