ombres feuiilesRecousue à grands points, maladroits, de fils pris à la hâte, la déchirure baillait sur la blessure des mondes.
Son corps la révélait à la flamme de mes mains.
Et ce fut une, puis deux, puis un entrelacs confus de cicatrices ardentes. Elles brûlaient dans sa nuit et leurs flammes muettes dévoraient ses pensées et son cœur affaibli.
Mes doigts suivaient les fils, posés là comme digue sur un torrent fiévreux.
La peau se boursouflait, par endroits tuméfiée, rougie comme des joues qui auraient trop pleuré.
C’était un paysage, aux confins de l’étrange. Âpre champ de batailles, de luttes intestines. Sa terre était gorgée de cris de désespoir et de sanglots de sang à peine refroidi.
Les promesses de blé avaient séché au feu d’un soleil insistant.
De ça, de là, ballotés par la fournaise, quelques coquelicots osaient tacher l’azur. Leurs pétales graciles puisaient sans doute leur couleur à ce sang en terre répandu par tes veines. Ses collines étaient sèches. De profondes ravines rejetaient mille pierres acérées et tranchantes. Le sel de ses sanglots avait brûlé les semences d’un sol jadis fécond. Et telle l’antique Carthage, il ne restait que ruines de ce passé glorieux.
C’était un désert vaste de pierres et d’éboulis. Pas d’eau pour l’abreuver : son réservoir de larmes était sec à jamais.
La nuit, le jour, des cris jaillissaient de ce néant minéral. Il hurlait sa colère aux quatre coins du monde. Et les vents accouraient pour les charrier plus loin. Nuées noires nourries de désespoir. Y grondaient des tonnerres.
Et pour seule lumière, celle de noirs éclairs.

Dans ce champ de bataille, de squelettes jonché, elle vit flotter au loin l’image d’un enfant.
Un bel enfant brun aux yeux d’amande douce et au sourire confiant.
Autour de lui dansaient des promesses de vie, des mondes entrevus, des joies juste embrassées. Il avançait léger, désarmé.
Il était encore là, mais tout ensanglanté.
Il cherchait un lieu où se poser, un lieu où apaiser ses angoisses mortelles. Il errait, âme en peine, ne sachant décider s’il devait renoncer ou cultiver l’espoir.
Un parfum de tilleul sucrait sa peau fragile. Il portait avec lui ces journées lourdes et chaudes de juin, où l’aïeul au jardin lui racontait ses guerres. Les chevaux harassés dont on mangeait la chair certains jours de disette, la boue dans les tranchées aux excréments mêlée, les explosions de bombes et les gueules cassées. Et ce gaz invisible qui glissait au fond des bronches son souffle jaunâtre pour les asphyxier.

L’aïeul disait tout ça.
Visage grave et gestes lents. Une cigarette sale collée au coin des lèvres. Le regard retourné dans ce lointain passé qui s’offrait au présent comme un pesant cadeau.
-       Raconte encore, grand-père, suppliait la jeune voix.
Et l’enfant subjugué ressassait cette guerre qu’il n’avait pas vécue. Il en était le légataire universel. La peur de l’ancêtre coulait dedans ses veines.
Une peur témoignage de la vie souveraine sur les mâchoires de feu.
L’ancêtre revenu avait osé aimer, s’oublier en des danses amoureuses. Avait donné la vie. Son désir dressé au profond d’une femme. Tribut de la vie en sursis à la vie à venir. Sursaut désespéré de la petite mort. Celle qui enfante l’homme à l’homme, à jamais, de toute éternité.
Et qui lui offre en partage ces mémoires ancestrales, la lave de la roche, la patience du germe, l’esprit du doux agneau et du lion conquérant, et toutes ces histoires qui serpentent aux draps des berceaux ou des linceuls en terre.
Ces secrets pernicieux qui entenaillent l’âme aux toiles d’araignée de loyauté muette.
Ces accidents de vie répétés en rengaine sombre et lugubre par les fils des fils ou les filles des filles.
Ces malédictions, un jour jetées comme on jette les dés, d’une voix désespérée ou violente, caricature de voix aux échos enfériques, et qui mordent le cœur de qui les as vomies, comme sceau d’infamie.
Ces légendes de luttes et de haines dont l’écho rebondit depuis la nuit des temps sur les hautes murailles de nos enfermements.

Et le souffle du vent, chargé de sucre, porte l’enfant vers son demain.
L’ancêtre est dans la terre. Plus de mains à tenir. Plus d’histoires à écouter, le soir, quand, au ciel noir, des milliers d’yeux regardent la terre, depuis les infinis. Plus de fumée de cigarette.
Les voix aimées résonnent, lointaines et affaiblies. L’enfant erre dans sa vie. Il cherche le chemin.
Il le revoit en songe, parfois, l’ancêtre. Ils cheminent ensemble sur une vaste allée bordée de marronniers. Ils se tiennent la main. L’ancêtre ne dit plus rien. Il vient du lieu où les mots sont fumée, où les regards s’étreignent et les âmes se mêlent en douce complétude.
Ils avancent. Les arbres au-dessus d’eux forment une large voûte, en berceau inversé, bruissante de chants d’oiseaux et du chuchotis du vent dans les feuilles.
La lumière s’amuse à passer ses doigts au beau milieu du vert. Et sous leurs pieds dessine d’improbables tableaux.
Ils marchent.
Parfois l’enfant, tenant solidement la main toujours aimée, toujours aimante, lève les yeux vers le visage toujours aimé, toujours aimant.
Il cherche dans quels espaces l’ancêtre a sa demeure. Il fouille. Il scrute. Qu’ont-ils contemplé ces yeux que la lumière inonde ?
A-t-il le souvenir, grand-père, de ces assauts guerriers, des cris, du bruit des bombes ?

Il a l’air apaisé. Mais c’est vrai qu’il est mort, se souvient l’enfant que le rêve déserte.

MC Décembre 2015