Balance

Il s’appelle Paulan. C’est son prénom.
Il vient des Iles. Il en a la nonchalance et ces rires qui éclatent comme éclate l’orage dans les cieux tropicaux : on ne le voit pas venir, ça explose et ça part en ondées qui se succèdent, vives, puis qui cessent comme si rien ne s’était passé.
Il est plutôt pas bête. Il comprend à mi-mots.
On sent bien qu’il pourrait être un étudiant brillant. Et pourtant, il se maintient dans une petite moyenne sans donner l’impression de forcer.
Il a tenu un an.
Il commence à s’ennuyer en cette deuxième année. Il a déjà essayé un autre cursus. L'année dernière. En alternance. Aucune entreprise n’a voulu de lui. Compliqué quand on vient d’une cité d’avoir un réseau, de maîtriser les codes.
Là, il a pu trouver un stage qui lui a révélé ce qu’il ne veut pas faire dans la vie : commercial. Ils sont nombreux, ceux qui, après avoir été stagiaires comme commercial, ne peuvent se projeter dans ce métier. Même si ce terme de commercial recouvre un éventail vaste de métiers différents.
Il est des pratiques d’entreprise, pas toutes, qui font frémir les plus honnêtes. Un ancien étudiant me confia un jour :
-       Si vous saviez, Madame, ce qu’on me demande de faire, vous seriez horrifiée…
Je n’ai pas osé questionner, afin de ne pas le placer en porte à faux. Mais pour avoir reçu, chez moi, des vendeurs de fenêtre, je peux m’imaginer les pratiques manipulatoires utilisées dans certains secteurs pour forcer la signature dès le premier rendez-vous: un rabais qui se termine le jour même, un stock qui touche à son plus bas niveau, un supérieur qu'on appelle et qui veut bien faire une fleur parce que votre voix est tout à fait sympathique, des voisins qui ont déjà acheté dans le quartier, une législation qui va changer, etc.

Paulan vient donc régulièrement en cours ; très peu absent, bien qu’il habite fort loin du lycée. Je l’ai reçu en entretien en dehors des heures de cours afin de l’aider à clarifier son projet.
Car de projet, il n’en a pas.
Dans son rêve, il se verrait bien faire du foot toute la journée. Mais c’est impossible. Il doit gagner sa vie pour offrir à sa future famille le confort qu’il n’a pas toujours eu.
Je hasarde alors :
-       N’y a-t-il pas des métiers autour du foot qui le permettraient ?
-       Si, agent de joueur, ça m'plairait, mais c’est compliqué, c’est très politique.
Comme je n’y connais rien mais que je m’imagine très bien le panier de crabes, là aussi, j’acquiesce.

J’essaie de repérer sa personnalité au travers des bribes qu’il me livre de son enfance, de sa scolarité. J’apprends qu’il a toujours fait le minimum, juste assez pour ne pas se faire remarquer, obtenir sa moyenne et garder de l’école le meilleur : être avec les copains. Sauf en seconde où ça c’est mal passé. Il a redoublé. Il avait trop fait le clown. Et sa deuxième seconde fut elle aussi catastrophique, tant il eut l’impression de perdre son temps.
Je reviens au foot.
-       Vous jouez en tant que quoi sur le terrain ?
-       Je suis milieu de terrain.
-       C’est à dire ?
-       Je suis placé entre la défense et l’attaque. Au milieu quoi! Je me sens un peu gourde, mais j'assume bravement mon inculture
-       Et s’il n’y avait pas de milieux de terrain, comment serait le jeu ?
-       Ben, il manquerait de fluidité ; ce serait saccadé, haché.

Il me vient l’idée que cette position est importante pour lui, et qu’elle dit quelque chose de lui.
Je suggère alors qu’il a probablement des compétences pour faciliter les relations entre les personnes, d’autant qu’il m’a avoué ne pas supporter l’injustice – exemples vécus à l’appui. Des phrases inadmissibles qu’il a entendues prononcer par un enseignant au cours de sa scolarité. Des phrases qui condamnent l’enfant irrémédiablement à demeurer là où la vie l’a déjà enfermé…
Je lui demande alors, ne sachant plus comment avancer pour l’aider, comment asseoir mon hypothèse, de me donner ses prénoms. Il refuse de me les dire.
-       Mais, avez-vous plusieurs prénoms ?
-       Oui, mais je ne peux pas les dire.
-       Ah ? Vous avez honte? Vous savez, j’ai donné à mon fils des prénoms qu’il a encore du mal à assumer et pourtant il a vingt six ans.
Je lui livre les prénoms. Les deux premiers, normaux. Les deux derniers, ça se gâte un peu: Elisée, Ange....du temps de notre fréquentation assidue de l'église orthodoxe. Un joli cadeau à notre fils qui n'avait rien demandé à l'époque mais qui va porter jusqu'à la fin de ses jours ces prénoms qui ne signifient rien pour lui.
-       Ca va encore, ça, me répond l'étudiant, compatissant.
-       ….
-       Bon, je vais vous les montrer, mais vous ne riez pas, hein?
-       Je promets

Il sort sa carte d’identité. Je lis. Premier prénom : Paulan. Bon, ça je connais. Il rajoute:
-       Paulan, comme Paul et André, les prénoms de mes deux grands pères. On a pris Paul et la première syllabe de André.
-       Ah ? Vous réunissez donc dans votre prénom vos deux lignées?
-       Oui, c'est ça
Deuxième prénom : Dunion. Je comprends qu’il n’ait pas eu envie de le prononcer, ce prénom qui n’en est pas tout à fait un.
-       Dunion ?
-       Oui, Dunion, comme trait d’union ; c’est lié à mon premier prénom.

Ce jeune porte donc, inscrite dans son identité, depuis sa naissance, une forme de destinée. Il relie. D’abord ses familles.
Et cette reliance, c’est tout naturellement qu’il l’a mise en œuvre dans son sport favori. Je comprends mieux qu’il ait envie de faire du foot tout le temps. Milieu de terrain, il est à sa juste place. Enfin, il est à la place qui lui a été assignée à sa naissance.
Je comprends mieux aussi qu’il n’ait pas d’autre objectif que de se maintenir à la moyenne. La moyenne c’est bien au milieu, coincé entre zéro et vingt. Mais c’est aussi l’équilibre. La justice qui lui importe tant dans la vie.
Je lui suggère alors de s’informer sur tous les métiers tournant autour de la médiation.
Il n’est pas encore convaincu.
Le soir même, je lui adresse un lien vers tous les métiers possibles reliés à la médiation en lui demandant de réfléchir à cette piste.

Ceci dit, peut-être a-t-il autre chose à vivre que ce qui a été décidé pour lui à la naissance et qu’il traîne comme une fidélité au désir de ses parents pour lui ?
Mais sur ce terrain là, il ne m’appartient plus d’aller. Ce n’est plus dans mes cordes. Toujours bien dans un cadre scolaire.

 

MC Décembre 2015

 

PS Les prénoms ont été changés, sauf celui que je n'aurais pas pu inventer.