Fossette

Il est né quelque part. Il ne sait pas bien où.
Sa mère était trop jeune ou trop peu fortunée ou les deux. Ou bien de belle lignée mais...
Il y eut une étreinte ou plusieurs, son ventre s’arrondit. Le père a dû partir avant que de savoir. Trop jeune, marié, marin, allemand ou insouciant. Elle l’a mis au monde et l’a confié au sort. Il ne les vit jamais.
Enfant tendre et joufflu, au sortir de la guerre, une fossette au creux de ses joues rebondies, il fut brinquebalé de famille et famille. S’adaptant à des femmes qui n’avaient bien souvent de femmes que le nom, incapables d’aimer ce tout petit garçon rond qui découvrait le monde.
Une rage de vivre lui tint lieu de tuteur. Il avala la vie avec curiosité, observant les adultes, en décryptant les codes pour aller vers demain.
Il développa tel un arbre magique des fruits dans tous domaines, ne cessant de mettre au monde des talents nouveaux. Musique, danse, cuisine, écriture, tout fut pour lui occasion d’apprendre et de créer. Il côtoya des grands dont il nourrit son âme et enrichit son cœur.

Il me vient à l’idée qu’on pourrait imaginer que je rédige un panégyrique pour un ami parti danser dans les prairies du ciel. Il n’en est rien ! L’ami est bien vivant. Aux deux sens du terme.
Il aime la vie comme on aime une femme, en goûtant les saveurs, en humant les parfums, en caressant l’étoffe. Comme un amant jaloux, il hurle quand des salauds la violentent et la souillent par leurs basses combines et leurs calculs sordides.
Il a de l’homme une idée généreuse, même si l’homme, souvent, a pu le décevoir. Plus que de l’homme, c’est de l’humanité qu’il s’est fait le héraut, souffrant dedans sa chair quand l’image est ternie. Et comme elle est sale en ce moment…
Il a de vraies colères, des indignations tonitruantes et ne supporte pas la bêtise de l’intolérant, du mesquin qui se laisse tenter par des discours d’exclusion tandis que les puissants continuent d’amasser impunément du blé couleur de sang.
https://www.youtube.com/watch?v=ZDFFHaz9GsY

Il a le cœur si vaste qu’il s’étire aux vivants des règnes autour de lui, plantes et animaux, il les respecte autant que s’ils étaient ses frères. C’est dans sa chair qu’il est meurtri lorsqu’on s’attaque à un plus petit, comme si ce petit était partie de lui.
Lui, le sans famille, le chahuté, le sans racines, il s’est bâti une fratrie où se mêlent aux animaux des hommes et des femmes au cœur de chair et aux entrailles brûlantes. Une fratrie dans le tangible et l’intangible aussi. Magie de notre temps qui réunit des êtres, si vite et si mystérieusement, comme mûs par des attirances invisibles et irrésistibles.
Pour bâtir un havre de répit où poser ses bagages et soulager son cœur. Comme une cousinade qui n’aurait pas encore de nom. Prémisses d’un autre vivre ensemble qui ne remplace pas tout à fait l’étreinte chaleureuse et silencieuse quand vous prend la lourde désespérance de voir bégayer l’histoire, de voir chavirer des vies, de voir partir l’ami pour le dernier voyage.
Mais au fond, ne sommes nous pas tous irrémédiablement seul avec ce corps dont parfois on voudrait abolir les frontières de chair pour vivre la plénitude de nos émotions et de nos sentiments ? Ce corps si limité, si pesant, dont tout envol n’est fait que pour retomber plus ou moins pesamment au sol.
En attendant, dans sa fratrie, on se comprend, de moustaches à moustaches ou bien à demi mot, parfois à borborygmes, les matins de pleine lune où les chats déchaînés ont dansé des sabbats à faire se damner toutes les sorcières du monde, parfois même à silence ou absence. Dans une connivence étrange.

Et les mots justement il en jongle aisément, en créant de nouveaux comme d’autres poussent des soupirs. Il m’a confié un jour qu’en les entendant il les voit défiler devant lui. Il triture les syllabes, les met dans le désordre dans le cornet de dés de son cerveau fécond, il secoue et les réorganise en une ribambelle surgie en farandole de sous sa plume. Il connaît le poids du verbe et sa force. Il l’a chanté, il l’a écrit, il l’a parlé. Il l’a gueulé de toute sa poitrine lorsqu’avec eux ce furent les pavés qui fusaient. Des mots vivants, des mots d’espérance, des mots de révolte et d’indignation, des mots de combat. Mais aussi de douceur et d’élégance rare.
https://www.youtube.com/watch?v=YZ2HpAF5h6Q

Il a roulé sa bosse sur les chemins du monde, accompagnant les uns dans leurs chants de révolte, et tenant tête aux autres dans les hautes instances, avec au cœur cet idéal de vie qui décline l’égalité et la fraternité avec la liberté.
Il vit dans une maison invisible, surplombant les brumes de la vallée, chez trois greffiers superbes qui veillent bien sur lui.
Il a toujours sa fossette et sa tignasse en broussaille.
C’est un ami précieux que je n’ai pas eu l’honneur de rencontrer. Sa voix m’est inconnue. Sa présence m’est chère.
Il n’a ni dieu ni maître. Il n'a d'autre dieu que son amour pour l'homme et tous les vivants. Il n'accepte aucun dogme, ce faisant, son esprit est vaste et n'élude aucune question. Il est libre et il aime. Il existe. Mais c’est l’homme invisible.
https://www.youtube.com/watch?v=QSQfKyg5bRg

 

MC Décembre 2015


 

MC Décembre 2015