DSC02763Les hasards et les choix de la vie m’ont conduite à loger dans un camping pour de courtes périodes. J’étais en formation pour préparer la troisième partie de ma vie et passer en douceur de ma vie d’enseignante à une vie centrée autour de l’art.
La première fois que j’arrivai, je rencontrai le couple responsable de la bonne marche des lieux. Un grand escogriffe, long comme un jour sans pain, un peu voûté, au sourire très doux. Et une petite femme, blonde, d'un blond presque blanc, à la frange franche, au sourire chaleureux.
Puis je m’installai dans le bungalow que j’avais réservé. C’était un dimanche de Pâques, tout était calme alentour.
Le canal de Bourgogne scintillait au soleil. La cascade sautillait gaiement. A dix neuf heures, les cloches sonnèrent joyeusement et je me réunis intérieurement avec tous ceux qui ce jour-là fêtaient leur espérance de la Résurrection. Une matière de l’humain devenant lumière. La promesse faite depuis les premiers rishis de l’Inde d’une évolution inscrite dans les cellules de l’homme. Un à-venir radieux nimbé de poudre d’or.
Le lendemain matin, sur la table, dehors, sur la terrasse, étaient déposés, dans un nid de paille, quelques œufs et un croissant. Cadeau tombé du ciel. Déposé par j’ignorais qui, mais dont je fus certaine à l’instant de la délicatesse et de la générosité.

C’était elle, M. Elle qui s’occupait du camping. Elle, qui avait déposé, le matin, ce signe de vie tout simple.
J’appris à la connaître, avec son accent étrange dont je ne parvenais pas à déterminer d’où il venait. Une façon particulière de prononcer les mots qui prenaient alors un caractère mystérieux. Etrange la manière dont certains habitent leurs mots de leur appétit de vivre, de leur tendresse aussi, et dont certains les sifflent comme autant de crachats nauséabonds…
Elle s’émerveilla avec moi des trouées de la lumière au beau milieu des feuilles et de ces irisations radiantes perçues grâce à la complicité de l’objectif de mon appareil photo. Je lui montrai mes réalisations, mes collages. Lui parlai de mes projets.
Découvris qu’elle et son époux s’étaient rendus en Inde, à Pondichéry, tout près du lieu où vécut Sri Aurobindo, celui-là même qui avait revisité les textes anciens de l’hindouisme, les védas, pour en extraire le suc et révéler au monde ce que les voyants dans leur grotte dans les Himalayas avaient découvert au profond de leurs méditations.
La promesse d’un Homme après l’homme…d’une autre vie sur terre pour l’humanité, dans une autre nature d’être au monde et d’être dans son corps. Dans une autre conscience que la notre, encore si atrophiée.
Elle avait la nostalgie de ce pays.
Sur un petit coin de terre, derrière un bungalow, elle avait fait pousser quelques radis et quelques laitues.
Lors d’une de mes venues, pour un stage, une des stagiaires me rejoignit pour partager le bungalow et alléger ainsi les frais de séjour. Elle n’avait pas de draps. Elle n’y avait pas songé.
Nous en fîmes part à M. demandant s’il était possible d’en louer.
Puis nous regagnâmes le bungalow. Une demi heure après M. arriva. Avec ses draps. Ses propres draps. Qu’elle mit gracieusement à la disposition de cette amie.
Je fus bouleversée par la gratuité de ce geste venu du coeur.

Cette femme au beau regard d’azur avait le cœur ouvert et donnait sans compter. Je ne la revis plus la saison suivante. Elle et son mari avaient été mutés dans un autre camping, plus près de la Grande Bleue qu’ils semblaient apprécier.
Les réseaux sociaux ont ceci de positif qu’ils nous permettent de tisser ou de continuer à tisser des liens malgré la distance. Il me plait d’imaginer cette toile virtuelle comme autant de fils d’or tendus dans l’espace, nourris par l’amitié, l’affection, la tendresse, la chaleur humaine en rempart lumineux à cette marée glauque qui parfois les inonde.
Nous sommes donc restées en contact. Elle est allemande. Je n’ai plus entendu son accent depuis des mois mais il résonne encore lorsque je lis ses mots qui commentent mes messages. Je la découvre encore plus ouverte aux autres que je n’imaginais. Elle souffre en ce moment de voir qu’une partie de notre France puisse être séduite par des êtres dont l’idéologie lui rappelle un pan de son histoire qui l’horrifie encore.

Ce matin, au courrier, il y avait une enveloppe.
Dans l’enveloppe, une carte aux couleurs rouge de Noël, une carte faite à la main, avec des collages et un poème cri écrit au crayon à papier «  si le monde va mal, j’ai mal au monde en moi »…
Puis des vœux chaleureux.
Mes yeux sont devenus d’un coup un peu plus humides. Le monde autour de moi était un peu brouillé.

carte de voeuxElle est belle cette femme que j’ai rencontrée. Elle tient un camping avec humilité. C’est une reine en fait, j’ai voulu l’honorer.

 

MC Décembre 2015