dolmen_coloriséElle a travaillé jusqu’à soixante six ans. Vingt ans de temps partiel pour élever les enfants, ça crée un sacré trou dans la carrière d’un enseignant. Elle était prof de philo. Elle a aimé passionnément son métier.
Je l’ai retrouvée après quinze ans d’éloignement.
Ses yeux si bleus, sa voix chaude et gourmande, son appétit de vivre et puis d’aimer intensément étaient toujours au rendez-vous.
Elle a retrouvé mes yeux. J’ai pris quelques kilos, la cortisone aidant et l’âge par dessus. Je n’ai pas pris une ride ou si peu, elles sont toutes comblées: j’ai mon collagène et mon acide hyaluronique naturels. Merci mes ptits kilos de trop !
Nées sous le même signe, à quelques jours près, à quelques années près, nous nous étions rencontrées en formation à l’enseignement du yoga à la fédération française de yoga, rue Aubriot.
Une même manière de penser, de ressentir la vie, les émotions, une même attraction puissante pour l’au-delà de nous nous avaient alors très vite réunies.
Des intuitions profondes sous forme de visions ou de rêves nous avaient informées chaque fois que l’une d’entre nous traversait un épisode douloureux : agression sexuelle, accouchement d’un enfant mort né.
Nous étions reliées dans une dimension au-delà de l’explicable, de l’expliqué.
Et malgré ces quinze années passées sans se voir ni s’entendre, nous étions habillées aujourd’hui de la même façon : pull vert sombre tirant sur le turquoise, gilet noir ou gris sombre, jupe noire. Etonnant non ?
Les âmes qui se sont trouvées un jour dans le partage de l’essentiel, et je ne parle pas de sexualité, restent toujours en relation. Et sont capables de renouer le fil des mots sans que les années de silence n’aient déposé de sable sur le tissu déjà tissé.

Nous nous sommes racontées en vrac les enfants, le métier, l’écriture, la spiritualité, les indignations, les hommes, les hommes pervers narcissiques qui ont traversé nos deux vies, les leçons apprises de ces hommes vides de tout mais pleins d’eux. Nous avons ri. Beaucoup. Dans cette joie de se savoir comprises à demi mots, mieux qu’aucun amant ou mari n’ait su le faire. Nous n’avons pas eu la chance de certaines pour qui le parcours a été possible avec un seul amour. Condamnées à aimer plusieurs fois, à être leurrées parfois et souvent par nous-mêmes dans une quête incessante d’une complétude jamais reçue dans l’enfance et jamais trouvée plus tard. Car personne, à part soi, ne peut combler le manque de l’amour absent si tôt dans la vie. Nous l’avons compris. Nous ne le cherchons plus. Nous sommes apaisées.
Nous avons partagé des rêves. Je veux dire des vrais rêves. Ceux qui nous visitent dans le sommeil. Des rêves envoyés par je ne sais quelle instance de nous plus sage, plus lucide, plus clairvoyante. Des rêves qui, si nous les avions su les écouter, nous auraient évité de tomber entre les pattes de prédateurs. Mais, sans doute fallait-t-il que nous en passions par là pour pouvoir renoncer à l’illusion dans laquelle la passion nous enferme lorsqu’elle se fixe sur un individu. Car la passion est soif d’absolu qu’aucun être fini ne peut étancher. Et nous l’avons compris.

Nous avons évoqué des moments de souffrance et d’angoisse dans nos corps. Elle, du fait d’une brûlure au troisième degré sur toute sa jambe gauche consécutive à sa relation avec un des pervers narcissique qui a hanté sa vie. Moi avec ma maladie auto-immune qui me menaçait de cécité – j’avais 45 ans lors de son déclenchement.
Prise en charge par un hôpital militaire spécialisé dans les soins aux grands brûlés et la greffe de peau, après les premiers soins, la pommade, les antibiotiques, les pansements renouvelés plusieurs fois par jour, et la douleur, cette douleur lancinante que provoque la brûlure. Le médecin évoque alors l’hypothèse d’une greffe de peau. Une greffe de peau signifie la prise de médicaments anti rejet destinés à calmer l’excitation d’un système immunitaire alerté par l’arrivée d’un corps étranger. Ces médicaments sont des immuno-suppresseurs dont les effets secondaires peuvent être redoutables.
Ce sont les mêmes médicaments qui auraient dû m’être administrés puisque je souffrais d’une maladie auto-immune. Et que dans ce type de pathologie il est communément admis qu’il faut mettre le système immunitaire au repos. Médicaments que je n’ai pas pris puisque ma maladie n’ayant pas été repérée tout de suite, j’ai été traitée «  simplement » par corticothérapie.

Mon amie me raconte alors, que lorsqu’elle a entendu évoquer la greffe de peau, elle a senti monter des profondeurs d’elle-même le rejet absolu de cette possibilité thérapeutique. Sa main s’élève alors, dans un geste puissant,  depuis son ventre et monte jusqu’à sa gorge.
Comme pour amener quelque chose vers la lumière.
Exactement le geste que je fais lorsque je raconte comment j’ai entendu monter en moi un « non » absolu, silencieux au dehors, lorsque le professeur qui me suivait m’a dit d’un air de défiance qu’un jour je passerai à la prise d’immuno-suppresseur (le protocole qu’il avait mis au point pour cette maladie).
Elle a donc refusé la greffe de peau et s’est soignée. Autrement. Par chromothérapie. Lorsque le professeur qui la suivait a vu sa peau quelques temps après qu’elle eût quitté l’hôpital, il a d’abord évoqué un « miracle ». Elle lui a expliqué.
La réaction fut cinglante :
-       si vous avez envie de faire un trou dans votre porte monnaie, continuez.
-       Et bien, pendant ce temps là, je n’agrandis pas celui de la sécu, lui répondit-elle
Il l’a plantée là, la laissant sur la table d’auscultation (mes doigts avaient écrit occultation…) tournant les talons et claquant la porte.
J’ai, moi aussi, guéri de cette maladie auto-immune, « une guérison non thérapeutique » a annoncé le professeur spécialiste de la maladie, qui, lui, n’a pas eu la curiosité de son confrère spécialiste des greffes de peau.
Nous sommes également tombées d'accord sur l'idée que le désir de guérir doit monter des entrailles; il en est bien souvent entravé par des pulsions profondes mortifères dont nous ne sommes pas nécessairement conscient;

Le spécialiste des yeux n’a pas voulu voir que l’on pouvait se soigner autrement. Le  spécialiste de la peau n’a pas voulu entendre que mon amie avait cherché à sauver sa peau. Autrement.
Insupportable suffisance.
Insupportable sentiment de toute puissance.
Insupportable aveuglement de cette médecine qui ignore délibérément tout ce que tous les savoirs ancestraux ont découvert de par le monde en matière de guérison des maux du corps.
Insupportable collusion de la santé avec la logique financière de ces grands laboratoires pharmaceutiques dont la logique de profit plombe les comptes de nos sociétés occidentales.

La logique libérale est diabolique.
D’un côté, elle demande des comptes aux hôpitaux publics, qui doivent alors considérer les malades comme des éléments de coût, les obligeant à jongler avec les places libres, à réduire le personnel employé, ce qui accroît la charge de travail sur ceux qui restent. Elle contraint, sous prétexte de manque de rentabilité, des unités entières de soin à fermer, désertifiant le territoire et rendant l’accès aux soins problématique pour les plus démunis.
De l’autre côté, des entreprises privées accaparent peu à peu toutes les recettes traditionnelles des peuples en déposant des brevets dessus (curieusement, là, on est tout à fait d’accord pour accepter que l’on puisse se soigner autrement), privatisent même les fruits de la recherche sur le génôme humain dont on peut dire qu’il fait partie du patrimoine vivant de l’humanité, recherches rendues impossible aux laboratoires publics, car trop coûteuses.
Elle prive ainsi l’homme de la possibilité de se soigner autrement ou de le faire profiter gratuitement des découvertes concernant le matériau commun de l’humanité.
Pire, elle leurre l’homme. Elle lui fait croire que la guérison passe par la science. Alors que ce n’est pas nécessairement vrai. S’il est incontestable que beaucoup de maladies ont été éradiquées grâce à la science, que beaucoup d’entre elles sont soignées par des médicaments, il est évident aussi que le désir de guérir et la certitude que l’on va pouvoir se passer d’arsenaux thérapeutiques lourds pèsent eux aussi très fort dans la guérison.

Alors oui, la vie ne s’arrête pas aux contours dans lesquels tous les rationalistes et les chercheurs de profit auraient intérêt à nous enfermer.
La vie est puissante, généreuse. Elle est là. Et elle est aussi ailleurs. Dans des dimensions inexplorées car peut-être pas assez rentables. Des milliards sont consacrés à la recherche dans les laboratoires pharmaceutiques pour mettre au point des médicaments dont les profits engraisseront un peu plus encore les actionnaires des dits laboratoires. Veut-on vraiment le bien de l’homme ?
Je sais que non. Et parce que je sais que non, je continuerai à creuser en moi, à me relier à tous ceux qui cherchent, comme moi une autre voie pour l’humanité, un destin glorieux, lumineux pour des hommes qui seraient vraiment des hommes. Libres et généreux. Solidaires et soucieux de l’autre.

Merci d’être de ceux là, JD, amie retrouvée.

 

MC Décembre 2015