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https://www.youtube.com/watch?v=Luz5g-doa34

Ils se taisent. Ils n’attendent plus. Leur lente désespérance pleure au-dedans en silence. Ils ne croient plus au monde. Ils ont tant accumulé de larmes et de tristesse sourde.
Un sourire parfois se pose sur leurs lèvres, en ultime élégance avant que de sombrer. Leur peau, à force d’être trop blanche, en est devenue grise. Ou bien, elle a cette couleur cuivrée de ceux qui vivent trop dehors, qui ont trop bourlingué. Elle est parcheminée, gravée de longs sillons qui coupent en deux les joues, qui cisaillent le front.
La vie les a blessés, les posant sur la touche. Ils regardent les autres jouer. C’est à dire, consommer des biens ou du loisir. Se divertir en somme.
Sans doute, se trompent-ils. Les autres se divertissent mais ne s’amusent pas. Ils sont même très sérieux et ils le revendiquent. Ils font bien leur travail, solides petits soldats, fidèles et loyaux. Ils gagnent leur vie. Comme s’il fallait la gagner deux fois cette vie, reçue à la naissance, juste en ouvrant la bouche pour laisser l’air entrer.
Cet air qui ne choisit pas, ou si peu, quelle vie il va animer.
La preuve, eux, ils vivent quand même, mais ne travaillent pas. Plus. Ils n’étaient plus utiles parce qu’ils étaient trop vieux ou bien tombés malade. Le système créé l’obsolescence même chez les humains. Ils marchent un peu courbés, évitant les regards.
Ils passent lentement. Ils n’ont aucun endroit où courir, empressés. Aucun bureau où traiter des dossiers. Parfois ils ont un toit. Enfin ce qu’on appelle un toit. Ce dont aucun de nous ne voudrait.  Nous qui dormons au chaud, plus ou moins. Plus ou moins : j’en sais certains, parmi ceux qui ont un toit, qui n’allument plus le chauffage, car il coûte trop cher, et dorment emmitouflés sous trois couches de pull, un bonnet de laine sur la tête.
C’est une armée des ombres, silencieuses et discrètes. L’armée de la misère. Elle consacre la faillite de nos sociétés d’opulence qui les chasse loin du cœur des villes. Là où ils se voient moins. Là dont ils ne peuvent partir parce qu’ils devraient emprunter les transports en commun, qui, comme chacun sait, ne sont pas gratuits.
Ils survivent. Bénéficiant des aides lorsqu’ils sont su comment les demander. Vivant de charité avant que de mourir d’un hiver trop rude.
Ils se taisent et s’excusent de vivre, de déranger le rythme de nos vies bien huilées.

Ils se taisent. Ils n’attendent plus.
Tous ne se résignent pas. Eux, ils ont un travail. Pour quelques années encore. Ils sont dans le système. Ils jouent le jeu. En apparence. Parce qu’ils ne croient plus en lui. Il les a trop bernés. Ils se demandent. Enfin, certains se demandent car d’autres ont renoncé ; ceux-ci vivent repliés sur leur vie, leurs projets, leurs sorties, sans regarder dehors. Ceux- là donc se demandent quand, où, comment, on peut encore parler d’égalité, de liberté et de fraternité dans notre pays.
Surtout quand ils voient, car eux, ils les voient, enfin certains les voient, ceux qui n’attendent plus, ceux qui se sont résignés à ne plus se battre. Quand ils les voient, parce qu’ils font des maraudes, la nuit, quand, la bonne conscience en paix, les autres dorment. Les autres ? Moi. Vous.
Eux, ça les taraude, ça leur tord les tripes de savoir que des humains comme vous et moi sont dans la rue, dans le froid, n’ont même pas pu avoir une place dans ces foyers d’hébergement d’urgence saturés. Ça leur tord les tripes sans parfois même un dieu qui leur aurait enjoint d’être charitables et d’aimer leur prochain. Ça leur tord les tripes parce qu’ils sont trop humains.
Impossible de dormir en paix en sachant la misère à sa porte.
Ils se demandent quels organes politiques pourraient représenter leurs aspirations à un monde plus juste, qui ne terrasserait pas le petit, le faible parce qu’il est petit et faible justement.
Ils ne comprennent pas que l’on assigne à résidence sous couvert d’état d’urgence ceux qui s’indignent le plus fort contre ces groupes tentaculaires qui détruisent la terre, font vivre aux animaux de véritables calvaires, de la naissance à la mort, modifient les semences, privent les agriculteurs du monde entier de leurs savoirs et savoirs faire ancestraux, répandent de par le monde des aliments sans âme, ratissent le fond des océans, déforestent les forêts, polluent rivières et océans, enchimiquent l’air que nous respirons. Ces groupes qui ne sont jamais condamnés pour crimes contre l’humanité, ce qui serait justice, si l’on regarde bien.
Ils se taisent et ne votent pas. Ils agissent autrement. Investissant le champ des solutions de vie alternatives. Refusant d’être reliés au réseau d’électricité parce qu’ils se sont organisés pour la produire eux-mêmes. Refusant d’être reliés au réseau d’eau parce qu’ils récupèrent l’eau de pluie. Cultivant quelques ares de terrain pour avoir leurs légumes. Echangeant des services au sein de systèmes d’échanges locaux. Participant à l’élaboration d’œuvres collaboratives, numériques en particulier.

Ils ne se taisent pas. Ils légifèrent.Le gouvernement néerlandais, de droite populiste vient de faire passer une loi condamnant chaque détenu ou sa famille à verser 16 euros par jour passé en cellule. Dans le même temps, le gouvernement belge, d’extrême droite veut couper les vivres aux alcooliques et aux toxicomanes qui refusent les traitements proposés.
Certains applaudissent à deux mains, se félicitant de la moralisation de la société que ce genre de mesure ne manquera pas de produire.
Voilà pour l’apparence : tu es en prison, tu ne dois pas trop coûter à la société. On privatise la sanction. Comme si l’ordre public protégé par la mise en prison de celui qui déroge à ses lois ne pouvait pas assumer le coût de cette protection. Car enfin, à qui sert l’ordre public ? Aux citoyens qui peuvent circuler tranquillement sur leur territoire.  Donc à tous. Mais aussi au commerce qui ne peut fleurir que si une forme de paix règne dans un pays. Et donc à tout le tissu des entreprises.
Donc, c’est aux familles de prendre en charge une partie de la protection de l’ordre public ? Avec l’idée sous jacente que si elles avaient fait leur boulot avant, leurs membres n’auraient pas enfreint la loi. Comme si des parents étaient responsables de tous les agissements de leurs enfants. A vie.
Et ces allocations supprimées aux alcooliques et aux drogués, cela dit quoi de nos sociétés ? Ce qui se passe en Belgique se passera bientôt en France. Les partis bruns montent en puissance en Europe jouant sur la peur et allumant des contre-feux pour éviter de se poser les questions fondamentales sur les inégalités en interne et dans le monde.
Cela révèle une méconnaissance de la réalité de l’alcoolisme qui est une maladie répertoriée par l’OMS et dont il est patent qu’elle coupe celui qui en est victime d’une partie de ses capacités à être lucide quant au fait qu’il est malade. Cela révèle aussi la méconnaissance de ce qu’est une addiction et la grande difficulté, voire la quasi impossibilité à même souhaiter s’en défaire. Mais la douleur de celui qui fuit dans l'alcool ou la drogue on s'en moque. Les humains dans nos sociétés ne sont plus que des chiffres: nombre de voix, coût à la société...
Mais alors quid des addicts au sexe, aux vidéos porno, à la nourriture, aux jeux vidéos ? Eux, on les laisse tranquilles. Comme s’il existait de bonnes addictions et de mauvaises.
Les bonnes qui se situent dans la sphère privée ne dérangent personne. Par contre, l’alcoolique qui chante à tue-tête, qui dégueule sur les trottoirs, le toxico qui vole ou qui tapine, eux parce qu’on les voit, ils dérangeraient ?
A relier à ces arrêtés interdisant la mendicité…
Au fond, ces partis veulent policer tous les aspects de nos sociétés, voir disparaître les plus déshérités d’entre nous en leur enfonçant la tête dans l'eau. Après avoir fait la chasse aux étrangers, ils feront la chasse aux faibles, aux plus démunis. Ils la font déjà.
Où est l’humanité ? Sans doute ce mot ne recouvre aucun sens pour ceux qui sont séduits par les sirènes brunes. Ou alors nous n’avons pas la même compréhension du mot.
Si ces partis là semblent être devenus LA réponse pour beaucoup de ceux qui votent, je comprends alors qu’il y en ait qui ne souhaitent plus voter.
Puisse le système ne pas les bâillonner définitivement en créant un réseau de contraintes inextricables dont seul le suicide leur permettrait de s’évader.

 

MC Décembre 2015