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"Tous les hommes sont des frères" ce sont les mots de Schiller en 1785 dans son hymne à la joie.
1785. Deux cent trente ans plus tard, cette phrase résonne encore, et encore. Elle résonne d’ailleurs depuis les commencements du monde. C’est elle le chant que porte chacune des cellules de l’univers. Et l’écho poignant à cette ardente vision est perçu par ceux qui sont suffisamment consumés pour l’entendre, le cœur saignant, ouvert aux palpitations du monde.

Vision magnifiée par celui qui était devenu sourd aux bruits du monde, Beethoven. Il avait tourné définitivement son oreille intérieure aux sons d’ailleurs pour mettre au monde cette symphonie en ré mineur. Hymne à la joie en apothéose de sa symphonie, la neuvième.
La joie enfantée par la fraternité des hommes.
Vision magnifiée par le danseur et chorégraphe, assoiffé d’infini, nourri de la sève des plus grandes traditions spirituelles d’orient et d’occident, Maurice Béjart, en écho à l’œuvre du musicien sourd.
Les corps magnifiés dans une chorégraphie sublime jusqu’au moindre détail.
Le passage de l’ombre à la lumière se lit dans les couleurs des vêtements des danseurs au fur et à mesure de l’avancée de la composition musicale.
Passage des bruns de la terre, aux rouges du sang, de la vie, vers le blanc de la pureté des pensées jusqu’à l’or de la divinité.
Bouleversement de l’ordre du processus alchimique pour se caler sur la genèse de la création de l’humain, pétri de la glaise, homme terre animé de vie, puis doté de pensées, et voué à la Transfiguration lumineuse, vers cet Homme dont les anges dans les Dialogues avec l’ange disent qu’ils ne Le voient pas encore, vers cet Homme entrevu par Sri Aurobindo et sa compagne, la Mère réveillant les visions des premiers rishis de l’Inde.

Et ce pas de deux, sur l'adagio et l'andante, https://www.youtube.com/watch?v=GcnIxDET10E ,cette danse amoureuse de cet homme et cette femme, vêtus de blanc, leurs visages extasiés, habités par un désir au delà du désir, un désir sublimé tel que nos étreintes charnelles n’en sont que de pâles copies. Il se dit là quelque chose de l’ordre de l’indicible, dans ces mains de l’homme qui accompagne la femme dans son élévation, dans ces regards brûlés par l'attente fiévreuse, dans ces visages où la douleur semble hésiter à laisser la place au plaisir, tant l’attente de la rencontre avec l’autre, et le Tout Autre par lui, peut être souffrance ou douloureuse joie.

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Béjart3Ces corps offrande, ces corps de joie, de souffles et de sueurs vêtus, ces corps étreints, ces corps en palpitation commune, ailes de papillon en offrande, contemplation, tendresse jusqu’au silence, prélude à l’exultation en hymne à la Joie.

Une joie portée par ce jaune d’or écho de l’or vénéré par tous les peuples. Une joie portée par des corps déclinant toutes les couleurs des peaux humaines, hommes et femmes réunies pour la célébrer, dans une ronde d’humanité.
L’or devenant synthèse du brun, du rouge et du blanc. Toutes les couleurs des peaux humaines se fondant pour devenir irradiantes de cette lumière dorée que les
peintres occidentaux et les peintres d’icônes ont tenté de capter dans les auréoles des saints. Cette couleur au-delà des couleurs de l’arc en ciel. L’octave des
couleurs.
Ces quatre hommes dansant ensemble, le brun, le rouge, le blanc et le doré dans une union sublime de tous les aspects de l’humanité, portés par les voix humaines. La voix, le chant, ce don qui a été confié à l’homme pour s’approcher de la perfection…
Puis ces girations des danseurs, comme des atomes autour de leur noyau, l’unique danseuse toute d’or vêtue. Le féminin honoré comme matrice de l’humanité, de l’Homme à-venir.

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Surgissent en moi les vers du poète mystique soufi Rûmi :
« Ô Jour, lève-toi!
Fais resplendir ta Lumière, les atomes dansent.
Grâce à Lui l'Univers danse,
éperdu d'extase,
libéré du corps et de l'esprit,
Je te murmurerai à l'oreille où les entraine leur danse.
Tous les atomes dans l'air et dans le désert dansent,
étourdis et ivres dans un rayon de lumière,
ils semblent comme étourdis.
Tous ces atomes ne sont pas si différents de nous,
heureux ou malheureux,
hésitants et déconcertés
Nous sommes tous des Êtres dans le rayon de LUMIÈRE du Bien-Aimé,
rien ne peut être dit. »

Et cette joie qui se répand en paillettes étincelantes au moment des salutations.
De la beauté, encore de la beauté, comme une pluie de grâce, une ondée de lumière, une onde de joie qui circule de peau en peau, de corps en corps, de cœur en cœur.
De la beauté, telle qu'en mon rêve de beauté pour cette humanité qui souffre encore de ne pas se reconnaître dans sa fraternité.
De la beauté à en pleurer, à se mettre à genoux et à sortir danser sous la lune montante, malgré le froid, malgré la nuit pour crier cet amour qui déchire et se répand en sanglots sur la terre des hommes.
Tout est dit à qui sort de lui-même pour se laisser habiter par la musique et la danse.

 

MC Décembre 2015

http://www.arte.tv/guide/fr/055903-000/la-neuvieme-de-maurice-bejart?autoplay=1