charydbe et scyllaIls vont aller de Charybde en Scylla.
De dictature en dictature, ils passeront. Ou ils trépasseront. Et nous avec.
Ils ne le réalisent pas. Ils ne le peuvent pas. On leur a ôté peu à peu tout esprit critique ou presque. Juste assez pour comprendre qu’on les a floués. Ils ont délégué aux politiques le soin de penser à leur place, de porter leurs colères, leurs peurs du lendemain, leurs insatisfactions et leurs frustrations.
Les petits, les floués du système, les plus jeunes, je peux le comprendre.
Mais les autres, ceux qui ont reçu une instruction, ceux qui sont implantés dans la vie, qu’ils soient petits entrepreneurs ou petits agriculteurs dans leur campagne profonde, ou qu’ils soient ingénieurs, enseignants, ces autres là, pourquoi ?

Qu’espèrent-ils ?
Moins d'impôts?
Oui, c'est vrai la croyance que l'état nous prend tout est bien enracinée. Il est vrai aussi que les comportements des hommes politiques ainsi que leur train de vie laissent comme un goût de cendres dans l'esprit de ceux qui les regardent vivre, comme l'enfant affamé regarde les patisseries à travers la vitrine. Ils oublient la scolarité gratuite, la prise en charge assez complète de la plupart des pathologies, la prise en charge du chômage, les allocations familiales, toutes prestations qui ont permis de maintenir assez longtemps un niveau de consommation satisfaisant ainsi qu'une paix sociale elle aussi satisfaisante.
Moins d'impôts donc moins d'intervention de l'état, un état réduit aux fonctions régaliennes et donc plus de contrôles intempestifs, partout, pas seulement dans les banlieues, mais aussi dans les comptes de ces petits entrepreneurs qui en prennent à leur guise avec la législation, dans les vies de chacun.
Moins d'impôts et ce sera la culture qui sera mise au rencart. La culture ne rapporte rien. Et surtout elle ouvre l'esprit. La vraie culture pas les ersatz que l'on nous sert sous couvert de vérités historiques pour faire baver le spectateur devant les ors de Versailles et autres palais, ou pour dénigrer tout ce qui, de près ou de loin ne ressemble pas, ou n'a pas ressemblé au libéralisme.
Qu’espèrent-ils ?
Davantage d’argent ? Il n’y en aura pas plus. La machine est cassée, elle fume de tous côtés. La dette colossale de tous les états du monde menace les bilans de toutes les banques et de toutes les grandes entreprises du monde qui ont acheté des bons du trésor, pensant pouvoir les revendre plus tard, plus cher.
Aucun état ne pourra rembourser.
Les colosses ont des pieds d’argile.
Et tant que les consommateurs consomment et succombent à leurs tentations, ils tiendront, continuant à engranger des profits au prix de l’exploitation du travail des enfants dans la cueillette du cacao en Afrique, de l’empilement des femmes dans des immeubles vétustes qui s’écroulent, de la contamination des océans par la radioactivité ou par les boues toxiques d’un barrage mal sécurisé. Et la liste deviendrait litanie interminable si l’on voulait dénoncer toutes les exactions commises avec la bénédiction d’actionnaires au cœur aussi sec que leur compte en banque dégueule de zéros.

 

Charybde ? Cette dictature sournoise du profit, qui prive l’homme de la terre, l’artisan de son savoir faire, qui installe l’efficacité comme étalon de temps, qui appauvrit jusqu’au sens du travail au point de n’aspirer le lundi matin qu’à la promesse du vendredi soir, qui pousse à acheter des objets qui ne comblent ni la main qui les touche, ni les yeux qui les regardent, qui propose comme nourriture des plats tout préparés de légumes poussés hors sol donc loin de la terre et de viande d’animaux parqués dans des lieux d’angoisse et de mort, nourriture qui n’apaise jamais la faim, n’offre pas le contentement mais engendre une faim sans fin.

Scylla ? Ce parti qui, peu à peu, s’est imposé comme alternative vertueuse à tous les autres partis, dont la corruption et l’incurie ont été étalées à longueur de media depuis tant d’années. Des partis, dont certains dirigeants ont été impliqués, de près ou de loin, dans des scandales qui se chiffrent par millions. Des partis, dont chacun peut mesurer combien peu ils sont libres des influences des banques,  des grands groupes industriels, agro-alimentaires ou des organes de presse. Des partis dont aucun représentant n’a le courage de dénoncer fermement les abus du système et la voie sans issue dans laquelle il est engagé.
Séduits par Scylla, ils sont devenus légion. On sait bien la puissance de la colère et de la frustration. C’est elle qui a conduit la grande masse des allemands à élire démocratiquement Hitler pendant la seconde guerre mondiale, avec la suite que nous connaissons.
Et pourtant, alors, les cerveaux n’avaient pas encore été rincés comme ils le sont aujourd’hui. Ils ont pourtant suivi. L’engrenage fut semblable à ceux des machines qui avaient envahi les usines. Implacable. Laminant. Destructeur.
Scylla joue des mêmes ressorts. Il stigmatise l’autre, parce qu’il est autre, comme fauteur de troubles, cause de tous les maux.
Et c’est tellement plus simple. Tellement plus confortable intellectuellement.

Mais les intellects sont tellement éteints ou désespérés qu’ils ne peuvent qu’être séduits par cette luminescence glauque. Et quand ils ne sont ni éteints ni désespérés, c’est bien souvent qu’ils sont mus par un rigorisme, par un moralisme corseté des nostalgiques du temps où l’église présidait aux destinées de la France, main dans la main avec un pouvoir royal d’ors et de droits de cuissage, tout ceci avec la meilleure bonne conscience de ceux qui se savent du bon côté du manche, fidèles aux traditions et aux dogmes en tout genre. Je n'entends guère prononcer les mots de solidarité, de générosité, de main tendue, d'accueil, de gratuité dans les discours véhéments des dirigeants de Scylla.
C’est donc ce monde auquel ils aspirent, ceux qui vont choisir Scylla ? Un monde qui marginalisera celui qui est différent, l’homosexuel, le musulman, l’homme de couleur. Un monde dans lequel chacun sera replié sur sa personne et ses intérêts individuels.

Mais Scylla propose-t-il un autre modèle que celui qui a conduit à l’impasse dans laquelle nous nous trouvons ?
Il manque d’imagination.
Et surtout il n’en veut pas. Il ne veut pas imaginer un monde où primeraient la solidarité sur l’individualisme, le partage sur l’accaparement, la création sur la consommation, la confiance sur la méfiance.
Il va s’appuyer sur le pire en l’homme. Pire dont hélas la France a connu des échantillons il n’y pas si longtemps. Ce temps, dont ont la nostalgie les élites de ce parti et qu’ils tentent de maquiller sous d’épais fonds de teint et des rouges à lèvre criards.

Ne nous méprenons pas. C’est Charybde pour Scylla.
Aucun parti ne propose une alternative qui placerait réellement l’homme et la terre au centre de ses préoccupations. Le vivre ensemble en bonne intelligence. Le moins avoir pour être plus.
Le réveil va être douloureux après la gueule de bois que nous infligera la potion nauséabonde qui bouillonne à bouillons de plus en plus visibles dans les chaudrons des mages noirs qui règnent un peu partout en Europe.
Et ce sera peut-être ET Charybde ET Scylla…

 

MC Décembre 2015