perles de verre

Il m’arrive parfois de proposer à mes étudiants une mini séance de relaxation. Ce matin, ils étaient une petite vingtaine.
Chacun assis sur sa chaise, ils ont accepté de participer à cette expérience qui n’est pas inscrite dans le programme.
Dix minutes c’est court. Le temps de passer en revue les différentes parties du corps, de le sentir ensuite dans sa globalité et de sentir le souffle comme une vague, entrer, sortir et puis de revenir à l’écoute des bruits de la pièce, de s’étirer.
Dix minutes d’un silence habité, dense, entier. Pas un rire, pas un ricanement, même de la part de ceux qui s’en sont fait une spécialité. Rien. Ma voix comme fil conducteur, ils sont entrés en eux-mêmes.
Dix minutes d’intensité. Dix minutes d’écoute qui ne se produisent plus, autrement, je veux dire, lorsque je leur parle d’économie. Sans doute suis-je moins convaincante, moins convaincue que l’essentiel est là, lorsque je dois expliquer les vertus de la libre concurrence. Sans doute !
Et pourtant…

Et pourtant, il a bien fallu revenir à ce pourquoi je suis payée : enseigner l’économie. Enfin, enseigner le programme d’économie.
Ce matin, j’avais choisi un chemin de traverse, par lequel je savais que seraient utilisés des concepts déjà étudiés  pour naviguer dans le paysage que j’abordais. J’avais choisi d’évoquer avec eux le revenu de base inconditionnel. Ce revenu de base que la Finlande se propose d’offrir à chacun de ses citoyens à la place de toute autre prestation sociale. Ce revenu qui pourrait permettre d’offrir du temps, de l’énergie pour bâtir d’autres projets, pour tisser du vivre ensemble. Ce revenu qui pourrait aussi permettre aux entreprises de disposer d’une vaste armée de personnel disposée à travailler pour peu. Un projet novateur à l’étude dans beaucoup de pays d’Europe pour un autre projet de société. Avec ses côtés enthousiasmants et ses écueils inévitables. J'avais passé trois heures environ à me documenter, rechercher une vidéo sur le sujet, élaborer un diaporama.

Je les ai perdus sur le chemin. Certains ont bien compris l’intérêt d’une éventuelle mise en place. D’autres ont déclaré que jamais en France cela ne se ferait. Et puis d’autres non rien dit. N’ont pas souhaité prendre la parole. Timidité ? Indifférence à la question ? Incapacité à en penser quelque chose ?
Nous avons dérivé sur le temps dégagé par l’octroi d’une pareille mesure et ce qu’il serait possible d’en faire. J’ai évoqué les systèmes d’échange locaux, ces organisations privées au sein desquelles chacun offre ses compétences afin de pouvoir bénéficier de celles des autres. Peu d’intérêt pour le sujet. Si. Une question :
-       Alors, ce serait revenir au troc ?
-       Et pourquoi pas ? J'aurais dû parler de ces perles de verre qui furent, si belles, des univers en soi, parmi les premiers instruments d'échange...
-       Oui, mais si la monnaie a été créée, c’est bien qu’elle est utile.
J’ai alors convoqué mon regretté Bernard Maris qui suggérait de donner à la monnaie le statut de bien public.
Un bien public qui appartiendrait donc à tous et à chacun et dont l’état devrait être garant de la stabilité. Un bien nécessaire aux échanges. Un bien vital. Et non pas un bien privatisé comme il l’est depuis, depuis…depuis que l’homme a décidé qu’il pouvait gagner de l’argent en le prêtant. Et de plus en plus privatisé depuis que les états européens ont décidé d’un commun accord, de confier le sort de leur monnaie, à un organisme unique qui déciderait pour eux.

Et oui, si l’on y réfléchit, pourquoi gagner de l’argent avec l’argent ? Il est tout de même communément admis que gagner de l’argent est la contrepartie d’un travail.
Gagner de l’argent grâce à un prêt  d’argent équivaut à dire que mettre à la disposition d’autrui un peu de son capital est un travail, non ?
On me rétorquera que celui qui prête prend un risque. Celui de ne jamais revoir la somme qu’il a prêtée. C’est vrai. Mais prendre un risque n’est pas travailler. Dans ce cas là, on devrait payer toute personne venant au monde, car vivre c’est, par nature, prendre un risque !
Hormis ce risque, rien, dans le prêt d’argent à autrui n’est en soi créateur de valeur. Or le travail est par essence le lieu où l’homme peut transformer la matière en un nouveau produit, le lieu où l’homme peut enrichir le monde. J’ai bien dit le travail pas l’emploi. L’emploi est une occupation du temps contre de l’argent. Dans un emploi salarié il n’est pas demandé de penser par soi-même, de manière originale donc, mais d’appliquer les processus de production (qu’il s’agisse de biens ou de services) pensés par d’autres, ou les processus de résolution de problèmes en adéquation avec la logique de l’entreprise qui vous emploie.
Prêter de l’argent n’est pas en soi un acte créateur. Même si ce prêt va faciliter la création de l’entreprise d’une autre personne qui elle créera peut-être un bien original. Ou pas !

La question qui reste à se poser, c’est d’où vient l’argent qui est prêté.
Tant que l’on imagine que l’argent prêté est ponctionné sur les réserves accumulées par le prêteur, on peut imaginer le prêteur économe, choisissant de ne pas dépenser tout son patrimoine financier pour en prêter une partie à d’autres, plus dépensiers. La vieille fable de la cigale et de la fourmi.
Cela ne dit rien du patrimoine initial et des inégalités de patrimoines constitués au fil du temps et au fil de l’épée. Et là, je convoque encore ce cher La Fontaine et l’incipit d’une de ses fables «  la raison du plus fort est toujours la meilleure »…
Et oui, elle permet de se constituer des territoires au détriment de ceux qui y vivaient. On ne va pas raconter à nouveau 1492, non?
Bien, donc hériter d’un patrimoine constitué on ne sait pas très bien comment au départ, ou plutôt, si, on sait très bien comment, permet de pouvoir gagner de l’argent en en prêtant. Et cela semble normal à tout le monde.

Soit. Mais il y a encore mieux. Et Bernard Maris l’explique fort bien.
https://www.youtube.com/watch?v=B6H2v4DaEyo
Lorsque les banques prêtent de l’argent, elles ne le puisent pas dans leurs réserves, elles le créent. Ex nihilo. Les banques sont des démiurges. Par des jeux d’écriture, elles constatent qu’un particulier/une entreprise leur doivent la somme qu’elles viennent de déposer sur le compte du particulier/ de l’entreprise. Opération comptable équilibrée. Rien à dire.
C’est ainsi que les banques font encore plus fort que les détenteurs de fortune puisqu’elles inventent l’argent qu’elles mettent en circulation ET qu’elles en tirent profit puisqu’elles réclament un intérêt.
Et tout le monde continue à trouver ça normal.
J’ai ensuite abordé les inégalités salariales, mettant en évidence les écarts de rémunération impressionnants entre les cadres des marchés financiers, émargeant à quelques 11000€ nets mensuels et le salaire médian de 1772€ nets qui sépare la population française en deux parties égales.
Et bien, la réponse stupéfiante est venue : "c’est normal ils ont un stress énorme à gérer".
Le stress étant une réponse de l’organisme à une pression extérieure, chacun a son propre curseur face au stress. Et l’on ne peut pas dire que le stress d’un agent au guichet face aux "usagers" de certaines administrations, qui essuie des insultes à longueur de journée, soit moindre que celui du cadre des marchés financiers, dans son bureau, devant un ordinateur. Le burn-out est à la portée de chacun dans notre société qui marche sur la tête.

 
Ainsi donc, le tour de passe-passe est pérennisé. Non seulement il n’est plus remis en question que l’on puisse gagner de l’argent en en prêtant, mais il est légitime que ceux qui sont payés pour ce faire et spéculer sur la hausse ou la baisse d’autres devises soient plus payés.
Pendant ce temps, j’en avais de nouveau perdu quelques uns, soit affalés sur leur bureau à dormir, soit absorbés dans la consultation de leurs derniers messages sur leur téléphone portable, soit égarés par la difficulté à suivre et à comprendre.

A l’issue de ces deux heures de cours, je suis ramenée à ce que je suis vraiment, un rien, une poussière, un souffle, tant la tâche me semble immense d’apporter un peu de clarté, d’offrir des outils pour comprendre le monde et certains de ses mécanismes. Tant l’envie n’est pas si manifeste en face de moi de vouloir ouvrir les yeux.
Il semble plus facile de fermer les yeux pour se détendre et se détendre vraiment, ils ont joué le jeu, que de les garder ouverts et curieux du monde.
Ils vont être mangés tout crus. Ils n’ont pas de révolte. Ils ne ressentent pas les injustices qui accablent les autres. Ils n’ont qu’un seul désir, reproduire la vie qu’ils ont vu vivre par leurs parents. En mieux, si possible. Comme si ce modèle était reproductible. Par tous. Partout. Durablement. Dans un monde qui s’épuise du désir d’amasser d’une minorité.
Peut-être ces graines germeront-elles ? Un jour. Puisse ce jour venir assez vite.


MC Décembre 2015