8décembre

Née à Lyon, je n’ai découvert la tradition de la fête des Lumières que fort tard : elle n’était pas célébrée dans la famille. En arrivant au lycée, j’ai appris cette nuit particulière durant laquelle toutes les fenêtres se parent de petits lumignons.
Des lumignons colorés à Lyon, la ville consacrée à Lug, le dieu celtique de la Lumière.
Un dieu qui maîtrise la création, les échanges, la pensée et la beauté, c'est un magicien, un guerrier et un artisan qui peut aussi se montrer vindicatif et obscur.
La tradition chrétienne est venue se superposer à la tradition celtique en honorant Marie, la mère du Christ, ce jour là, pour la remercier d’avoir sauvé la ville d’une épidémie de peste.
Il n’en reste pas moins que la Lumière est la reine de ces illuminations nocturnes, de tous ces scintillements colorés, toutes ces flammes tremblantes au froid de décembre.

Je commençais alors un cheminement spirituel. J’avais dix ans et j’étais bien seule dans cette famille d’athées, communistes, qui bouffaient du curé chaque fois que l’occasion leur était donnée de le faire.
Lorsque, revenant de ma journée de cours, ce huit décembre là, je demandai à mon père de pouvoir mettre des lumières sur la fenêtre, il alla chercher une lampe de poche et l’alluma, ravi de sa plaisanterie.
Son geste me plongea dans un abîme de perplexité : comment mon père, que je tenais pour fin et intelligent pouvait-il ne pas comprendre la beauté de ces flammes ? A l’époque, la flamme dans l’obscur était déjà si mystérieuse à mes yeux. N’ayant pas fréquenté les cours de catéchisme, et pour cause, mon esprit était vierge de tout formatage et de tout dogme. Je pouvais donc contempler avec mon aspiration naïve à un infini que je pressentais et qui, ce jour là, prenait la forme de cette bougie allumée dans les ténèbres.
Le symbole est puissant aux âmes simples. Et j’en étais alors. Dix ans, je n’avais pas encore été meurtrie. Enfin, les meurtrissures n’étaient pas des drames, ce n’était que des accrocs de la vie.

Je reçus le message de mon père et me gardai bien dès lors de poser quelque question que ce fût dans le domaine spirituel.
Communiste, il était extrêmement méfiant contre ces religions qui endorment le peuple et l’asservissent aux puissants de ce monde, obéissance comme monnaie d’échange pour un paradis post-mortem. C’est ainsi que du fait de ses convictions, je n’eus pas le droit d’assister à des cours de danse qui avaient lieu dans une salle appartenant à la paroisse du quartier.
Communiste, il croyait de toutes ses forces en l’homme, précédé en cela par deux frères qui avaient rejoint la résistance, dont un comme chef de maquis en Ardèche sous le pseudonyme de Pierre Blanc.
Il a donné son temps et sa passion aux autres, à ses élèves entre autres, non pas par espoir d’une rétribution après la mort, mais par conviction profonde, par générosité.
A sa manière, il a éclairé mon chemin parmi les hommes. Il m’a appris que la responsabilité de l’homme c’est de donner tout ce qu’il peut donner là où il est.

Et si j’ai pu fuir parfois dans ma quête de l’au-delà loin des réalités, tout en assumant celles qui m’incombaient, je suis enfin parvenue à réunir dans ma tête et dans mon cœur, ces deux chemins qui me semblaient inconciliables.
Car c’est se payer de mots que de parler de spiritualité et être incapable de porter un regard de compassion sur le monde et la souffrance des hommes.
C’est se payer de mots que de parler de spiritualité et d’oublier de se demander comment, grâce à nous, en toute humilité, le monde pourrait être moins noir, plus lumineux. En toute humilité, car l’humilité, loin d’être un abaissement obséquieux, est au contraire, un enracinement dans les richesses que chacun porte en lui et une mise au monde de ces richesses afin d’en enrichir le monde.

Le monde est devenu la caricature de ce qu’il promettait d’être au moment de cet épisode de la lampe de poche. Je me souviens encore comment mon père pestait après la société de consommation, refusant vent debout tout ce qui pouvait venir des USA.
Le monde entier est devenu un vaste atelier où s’assemblent les miettes de nos objets connectés, où l’on mange dans les mêmes chaines de restauration rapide, où l’on peut acheter les mêmes vêtements, les mêmes parfums, les mêmes voitures aux quatre coins de la boule.
Le travail, la réflexion des hommes ont eux aussi été émiettés, vidés de leur créativité. Prêt à monter, prêt à consommer, prêt à porter, prêt à penser…
Tout est déjà prêt. Il ne reste qu’à …

Mais qu’à quoi ? Et bien, à remplir le vide, car tout ces « prêts à » ne le comblent pas le vide, ne le combleront jamais.
Et c’est sans doute faute de s’interroger sur ce qui comblerait vraiment le cœur de l’homme, une fois que son ventre aurait été rempli, que s’écroulera le système qui a bâti des empires financiers insupportables d’arrogance, non sans avoir laissé s’enfoncer dans la haine tous ceux qu’il n’aura pas réussi à combler ni à enrichir suffisamment.

 

Et la lumière attend…

 

MC Décembre 2015