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L’extrême douleur creuse parfois en l’être un abîme insondable. Sidération devant l’innommable, tant les mots semblent loin pour pouvoir enfermer la douleur. Sidération devant l’incompréhensible, tant l’abomination ne se peut être prise avec soi, comprise donc, de peur d’être souillé, blessé deux fois.
Parfois c’est la folie qui devient le seul langage possible pour donner à voir cette douleur, pour lui permettre d’être. Langage pour initiés ou pour cœurs déjà creusés par des douleurs anciennes. Pour les autres, absence. Pour tous, séparation, car il y a toujours un avant et un après ce qui a provoqué la douleur.
La folie déplace la douleur. La folie déplace celui qui souffre. Elle lui fait traverser le miroir. Et l’être se construit autour de cet abîme inommé mais désigné par le trouble psychique. Abîme qui représente en creux tout ce que l’on a perdu, tout ce que l’on n’a pas pu pleuré, tous les mots que l’on n’a pas eu le temps de dire, que l’on n’a pas su dire.
Le fou caresse le vide et vit désormais avec lui. Sa vie désormais est orientée vers lui et la réalité s’efface, celle que toutefois à laquelle se réfèrent les non définis comme fous.

A l’opposé de l’extrême douleur, l’extase totale conduit au même silence, à la même impossibilité de dire, de nommer.
Cette entrée dans le feu consumant d’une autre dimension de la réalité ne se peut enfermer par nos mots. Tant nous les avons vidés de sens à force de les pervertir en oubliant la vie dont ils sont habités. Tant il s’agit également d’une réalité tout autre que notre réalité ordinaire. Tant elle subjugue. Nous place sous son joug.
Nos addictions ne sont que les déclinaisons de ce moment fugace où le tout autre fait irruption. Les tyrannies du plaisir, de la drogue, de la clope, de l’alcool, de l’acte d’achat, de la nourriture s’égrènent dans nos vies selon notre nature, écho à une nostalgie fondamentale que l’on ne peut nommer.
Parce qu’on ne peut la nommer, on la cherche à travers ce qui nous semble nommable : faire l’amour, se droguer, fumer, boire, acheter, manger, comme si consommer du périssable avait quelque chance de nous propulser dans cet ailleurs, hors du temps, hors de l’espace, hors de nous, de nos émotions, de nos sentiments, de nos pensées.
Sans doute, cette rencontre est-elle aussi effrayante que la rencontre avec la douleur. Sans doute, ses effets dans nos vies sont-ils de l’ordre de la folie, de la perte de contact avec les catégories habituelles, rassurantes, normées qui structurent et servent de gardes fous ! à notre société. Les extases mystiques ne sont-elles pas prises parfois/souvent pour des états délirants dans nos sociétés occidentales contemporaines ?

Il y aurait donc même danger à être blessé par la vie ou à la rencontrer d’un peu trop près.
Il y a de l’impossibilité, là aussi, à dire, à circonscrire cette irruption d’une autre réalité dans la trame du quotidien. Le contact avec cette autre réalité éloigne des mots celui/celle qui la vit, et les éloigne de lui/d'elle, le/la place dans une stupeur et une sidération proches de la mutité. Et puis l’envie le ou la fuit de vouloir enfermer, définir ce qui le/la bouleverse et le/la conduit sur d’autres rives.
Il/elle reste sur ces rives où il fait si bon être. La vie de tous les jours n’est plus alors qu’attente de ce baiser de feu qui l'embraserait une autre fois encore, qui, pour lui/elle, lèverait le voile sur la beauté du monde, qui l'emporterait dans son ardente lumière.
Il/elle garde le trésor qui ne se peut offrir, qui ne se peut enfermer dans la pauvreté des mots.
Il/elle passe, le regard en dedans, comme dans ces tableaux de Modigliani, repus de tout voyage, de toute étreinte, tourné vers cet instant qui n’a jamais existé comme instant mais qui marque le début de ce retournement.
Il/elle passe, cherchant au dehors, dans le regard des autres, l’empreinte de cette brûlure, dans leurs mots, l’écho de ce silence qui accompagne l’absolue présence, trouvant dans la patience de la nature, la force d’accomplir un pas, puis l’autre pour aller vers demain, pour habiter l’instant et le remplir de vie.

C’est une autre folie. Elle demeure invisible, pour qui ne la sait pas. Seuls ceux qui ont souffert ou connu cette extase peuvent la reconnaître. Fraternité silencieuse qui transcende les âges.

MC. Décembre 2015