flammes

Où est passé le feu ?
Celui qui pétille et qui danse derrière le rond noir des pupilles, où est-il ?
Bien sûr, ils sont vivants, tous, puisqu’ils respirent. Respirer suffit-il à déterminer que l’on est vivant ?

Mais vivre, c’est embrasser le jour, c’est célébrer la nuit. C’est aimer les nuages et la pluie qui ruisselle, le soleil qui surgit, suivi de l’arc aux multiples couleurs ; car il n’y en a pas que sept comme on l’a laissé croire, il y en a une infinité : nous sommes simplement trop loin pour les voir. Seuls les renards le savent : ils se réunissent pour danser au pied de l’arc en ciel et malheur à l’humain qui viendrait les surprendre.
C’est aimer les gouttes de rosée au décolleté des fleurs, les toiles d’araignée toutes endiamantées, le tapis scintillant sous le regard de la lune.
C’est aimer les parures dont se revêt le ciel à l’aube ou au couchant au passage de l’astre.
C’est aimer les champs de blé qui ondulent comme les vagues de la terre sous la caresse du vent.
C’est aimer les eaux vives de l’océan furieux et le murmure timide de la source naissante.
C’est aimer de la terre toute cette variété.

Et puis c’est aimer l’homme, dans ses essais hasardeux de se prendre pour un dieu, et malgré ses essais. C’est voir en lui d’abord cette fragilité qui lui colle à la peau depuis le jour de naître au fond de son berceau jusqu’au jour d’exhaler le dernier souffle dans un lit, dans un champ ou bien un bataclan. C’est aimer de lui cette diversité de peaux, de visages, de coutumes et d’usages. C’est aimer cette force qui le propulse vers un demain incertain. C’est aimer ses chants, ses danses, ses peintures, ses légendes.
C’est prendre à bras le corps le jour qui démarre et se sentir porté par un élan, par un rire puissant en éclats répandus, cailloux blancs du chemin.

Où est passé leur feu ?
Ils parlent et ils s’amusent. Ils se disent leurs vies, quelques péripéties.
Ils ne parviennent pas à poser leur écoute sur l’instant qui est là. Ils sont hier ou demain. Mais ils ne sont pas là. Ils sont les symptômes de notre mal du siècle. Cette course effrénée aux loisirs, aux sorties, aux achats, aux distractions.
Distraction. C’est le mot.
Se distraire. Ils sont distraits. Tirés hors d’eux. C’est cela une distraction, quelque chose qui vous éloigne de vous en fait, de là où vous êtes. Mais là où vous êtes, il n’y a que vous qui êtes.
Se distraire. Oublier.
Ils ont vingt ans. Et ils veulent déjà oublier. Ils sont las, fatigués. Ils peinent à réfléchir, à rester concentrés. Ils ne parviennent pas, pour certains, à commencer quelque travail que ce soit. Une forme d’impuissance.
J’ai passé deux heures avec eux et je me sens épuisée, découragée.
Confrontée à une telle désespérance, dans un contexte politique aussi désespérant, où trouver des raisons d’espérer.
L’homme est si décourageant dans son repli jaloux sur sa petite vie.

Mais où est donc le feu ? Se pourrait-il qu’il soit éteint ? Comment le rallumer ? Quels mots invoquer ? Quelle raison supérieure pourrait-elle les faire bouger ?
J’avoue mon sentiment d’impuissance.
Certains ne sont plus accessibles, fermés qu’ils sont dans leur histoire, dans les méandres de la vie de leurs parents, dans les liens qu’ils ont noués dans leurs années lycées. Ils sont là et ils errent. Et c’est eux qui seront les victimes de l’implacable machine qui est en train de se mettre en place. Je les vois. Ils courent à l’échafaud. Ils ne le savent pas.
Ils courent à l’échafaud. Je le vois. Je le sais et je ne bouge pas.

Où est passé mon feu ?
Mais où est ma légitimité à plonger dans leur être ? Je ne suis qu’enseignante.
Il me faut rester celle que je suis. Continuer à croire en eux. En leurs possibles. Continuer à vivre intensément ma présence auprès d’eux. Parce que c’est là où je suis, maintenant, moi aussi.
Comment être crédible en leur demandant d’être pleinement ici si je n’y suis pas non plus pleinement ?
Ne pas tricher.
Retrouver le feu. L’invoquer. L’appeler car je le sais présent, couvant dessous les braises, tapi sous la fatigue et les questionnements.

Et être passeur de feu.
Et rencontrer le bois des peurs, des doutes, des échecs scolaires, des hésitations, de l'ennui, du manque de motivation.
Et regarder les premières étincelles, puis assister, ravie, à la naissance des flammes.
Et avoir la certitude qu'elles ne s'éteindront pas. Jamais.

MC Décembre 2015