OS_sombreIl est là, allongé. Le canapé est trop petit. Une de ses jambes est repliée.
Il a fermé les yeux.https://www.youtube.com/watch?v=vwbxsM-131s
Il écoute les voix de ces prières chantées, ces mélodies slavonnes des offices orthodoxes. Les basses sont profondes. Les aigus harmonieux. Ces chants parlent au profond de l’âme depuis le profond de celles des chanteurs. Ils couvrent les pensées d’un voile de silence.
Il s’est endormi.
Le vieux chat perché, au dessus de lui, le regarde attendri.
Où son esprit est-il parti ?
Ses traits sont burinés par ses années galère. Son beau regard de braise est voilé de tristesse. La joie l’a déserté. Il faut dire qu’il habite si près du lieu du drame. Il n’était pas dehors ce soir là. Il dormait. Il a entendu le bruit violent de l’homme quand il a explosé et il s’est rendormi. Il ne savait pas.
Et au petit matin il a su. Il a vu les petites lumières, les fleurs.
Et depuis, il erre dans son quartier, sidéré.
Les balles qui ont creusé les blessures d’où le sang s’est répandu semblent avoir creusé en lui un espace de vide innommé, car innommable. Car c’est de l’innommable qu’il s’agit. De l’au-delà des mots.
Tant les mots sont là pour autre chose. Pour engendrer, mettre au monde, donner vie.
Comment les mots pourraient-ils circonscrire ce que l’on n’imagine pas pouvoir exister ?
Il est des turpitudes individuelles et collectives, des abominations individuelles ou collectives qui échappent, par leur inventivité, leur raffinement dans l’horrible, à l’imaginaire de l’homme. Elles sont impensées. Impensables.
Les mots peinent à dire, comme si dire c’était revivre encore.
Et pourtant ça revit.
Ça se revit. Le film se repasse. Et recommence en boucle. Lancinante banque d’images aux couleurs délétères.
Le sang à terre sèche et brunit. La plaie au cœur des vivants reste rouge écarlate à jamais.

Il est venu avec ce vide noir devenu immense question. Un écho à sa quête de sens qui le branche sur France Culture comme d’autres sous perfusion. Qui le conduit à se plonger dans des conférences d’astrophysique avec passion, à remonter le temps, lui, pour qui passé et présent se superposent parfois,  il me l’a confié. Qui lui fait emprunter des chemins aux pierres acérées sur lequel ses pieds butent et en sortent meurtris et son cœur avec eux. Impérieuse exigence qui affame le corps et épuise l’esprit.
La joie l’a déserté, tant il semble grave. L’a-t-elle un jour habité ?
Il me touche dans sa fragilité. Il écrit. Il se livre. Il se donne en ses mots. De sa voix si douce et pleine de chaleur où chante un vent du Sud.
Se donne-t-il autrement, avec les autres, je veux dire ? Je ne sais.
Sans doute. Je l’espère. Parfois à force de désenchantement, on ne parvient plus à s’émouvoir des petites choses. Ce ne sont que les chocs violents qui ébranlent, l’alcool fort du sexe pour l’extase, pour qu’exulte la chair.
Il semble se donner, entier, à l’écoute. Les émotions rentrées, couvées à l’intérieur laissent son beau visage lisse.
Je sais bien qu’il pleure et qu’il est submergé. Il le dit et l’écrit.
Je ne l’ai pas senti être ému.
Peut-être suis-je devenue insensible aux émotions des autres tant elles ont déferlé sur moi durant des années entières, tant j’ai pu pleurer de désespoir inconsolé, inconsolable.
Peut-être que nous nous connaissons trop peu, depuis trop peu de temps, il y aurait de l’indécence à livrer tout de soi à une presqu’inconnue.
Peut-être est-il trop blessé pour risquer de s’exposer ; la tendresse de sa voix révèle qu’il est de ceux qui ne s’imposent pas, qui patientent et temporisent mais qui peuvent exploser.
Peut-être sommes-nous trop proches. Sans le savoir. Etrangement. Car rien ne nous rapproche si ce n’est ce mystérieux hasard qui met en relation les êtres dans les réseaux sociaux sur la base d’un intérêt commun.

Pour nous ce fut la figure d’Etty. Etty Hillesum. Réunis par cet être incandescent, travaillée par des désirs charnels à travers lesquels elle découvrit une soif de l’infini, de l’absolu. Soif qui lui permit, au vilain milieu des camps, de se sentir ivre de reconnaissance devant la présence du ciel entre deux baraquements «  Donne moi chaque jour, mon Dieu, une petite ligne de poésie et si je suis empêchée de la noter, n’ayant ni papier, ni lumière, je la murmurerai le soit à ton vaste ciel » écrit-elle alors.
L’extase charnelle, pâle image de l’ivresse divine.
L’extase charnelle comme intuition d’une autre dimension d’extase ; comme pis-aller ; comme trompe la faim d’infini ; comme moyen de patienter.
Une soif insatiable qui entenaille l’être. Je la sais cette soif, elle guide mes pas depuis si longtemps, m’empêchant de demeurer lorsque le feu faiblit, me conduisant de sommet en sommet, par des passages obscurs dans des fosses sinistres.
Sa soif et la mienne, identiques ?
Pas de place vraiment pour l’émotion en tant que telle, tant les mots servent de paravent pour ne pas souffrir trop. Et ne pas souffrir pour ne pas être entravé dans cette marche en avant, plus haut, toujours plus haut, sur les sommets de l’être, espérant secrètement y trouver l’empreinte du pied de l’ange.
Un petit frère de chemin. Vingt ans d’écart. Presque un fils, mais sur ce chemin, il n’y a que fraternité qui vaille. Tous égaux. Tous nus devant ce feu qui brûle les faux semblants, les apparences, les vanités, les illusions, les faux amis, les flatteries, les certitudes et les croyances.
Ce feu qui blanchit tout dans son flamboiement.

Il est là, il dort. Son visage apaisé et son corps détendu me montrent qu’il se pose, qu’il vit une parenthèse. Loin de Paris, de son drame, de ses mondanités, de ses tentations, de ses jeux de paillettes mais aussi de ses richesses, de sa créativité foisonnante, de ces vies mélangées, cotoyées.
Une pause. Une accalmie.

Il n’est plus là. Le train l’a emporté au plein cœur de Paris.
On s’est promis de s’appeler. S’appeler, je ne crois pas : il va être happé par le tourbillon de sa vie. Mais nous nous reverrons. Nous irons à nouveau marcher à Ville d’Avray, ou nous poser ensemble pour traverser le fameux mur de Planck dont il m’a expliqué l’existence, pour chercher ensemble à quel moment le souffle se manifeste dans la Genèse, pour scruter l’infini et rire de bêtises.
Car c’est un de ses charmes, cette capacité de passer du sérieux au dérisoire et de rire comme un môme pour des petits riens, notre ange du bizarre, ou bien le petit chien à l’haleine de chacal que je garde en ce moment…

 

MC Décembre 2015