feu_braisesHier, je retrouvais une de mes classes après cinq semaines de stage. Entre temps, il y avait eu le carnage au Bataclan. Pas tout à fait leur âge, un peu plus vieux, tous ceux qui ont été fauchés par l’absurde de l’arbitraire. L’année précédente, c’est eux que j’avais accueillis le lendemain de Charlie. C’est eux qui m’avait vue pleurer, tant l’émotion m’avait submergée, tant je ne parvenais pas à leur dire l’urgence de changer, de regarder le monde en face et de crier qu’ils n’en voulaient plus de ce monde.
Hier donc, j’avais mal à la gorge et du mal à parler. Ils se retrouvaient tous et évoquaient leur stage, partageant leurs questions, leurs expériences.
Oui, mais moi, j’étais là pour autre chose : une matière, un programme, des notions, des méthodes.
Avec ma voix en carafe, je n’ai pas fait le poids. Ma voix c’est mon outil de travail principal. Au bout de quarante ans, normal qu’il soit un peu rouillé, même si je l’ai ménagée, en ne forçant pas, en la plaçant à la bonne hauteur. J’avais prévu un travail par groupe, anticipant sur mon incapacité à parler à une classe entière.
Ceux qui ont voulu travailler, ont travaillé. Les autres, non. Avec certains, j’ai tout de même échangé, essayé de comprendre.

Je suis rentrée avec un sentiment d’impuissance.
Avec le sentiment d’avoir plongé dans une mare profonde, peuplée de toutes leurs angoisses, de leurs peurs, de leurs doutes. Une eau bien sombre à affronter. Le réel dans sa crudité. Le réel tel que l’on souhaite le fuir.
Le réel qui ne correspond pas à l’idée que je m’en étais faite. Nous avions échangé par courrier électronique après les évènements bataclan. De beaux échanges.
Et là. C’était, pour moi, la brutale confrontation.
Le sentiment  d’être devant un précipice. Eux d’un côté. Moi de l’autre.
Impossible de le franchir. Encore une fois, la parabole du riche et du pauvre Lazare me revient. Les paraboles, je les vois se dérouler devant moi, sur mon écran intérieur. Je plonge mon regard dans cet abîme infranchissable. Et je ne vois pas de pont ni de filin, ni de fil de soie. Rien.
Et bien, avec mes étudiants, hier, pour moi c’était ça. Ce sentiment de ne pouvoir les rejoindre là où ils étaient, de ne rien pouvoir pour eux.

Et puis, j’ai écrit sur le feu. J’ai appelé le feu.
Je l’ai tant appelé que ma nuit a été blanche. Blanche comme le cœur de la flamme, là où le feu chauffe le plus fort. Je suis allée au lycée ce matin, marchant un peu à côté de mes bottes. La voiture ? Oh, pour ça pas de problèmes, elle connaît le chemin. Elle m’avait conduite à destination sans encombres. Vingt kilomètres dans une douce torpeur. Pilote automatique.
Et j’ai retrouvé l’autre classe à laquelle j’enseigne. Les premières années. J’avais retrouvé ma joie, ma voix pas tout à fait. Et cette séance a été une réelle séance de travail. Mes méthodes ne diffèrent pas d’une classe à l’autre.
J’en ai conclu que la différence venait de mon attitude intérieure. J’avais cependant bien préparé l’organisation de ma séance. Ce matin, je me sentais tellement fatiguée que je n’étais plus dans le contrôle. Et tout a fonctionné, dans la bonne humeur et la complicité. Ils ont travaillé, ensemble, de manière relativement efficace.
C’était joyeux, léger, j’en ai oublié ma fatigue.

Alors ? Eux ? Ou moi ?
Quelle est leur part ?
Quelle est la mienne ?
Me relier à ma joie, à mon feu n’est-ce pas entraîner ce feu en eux qui ne demande qu’à brûler ? Une histoire de désirs rencontrés en somme. De désir autorisé à être. Un désir pour un inconnu pour eux : réfléchir, quelle aventure pour beaucoup d’entre eux! Et oui, les étudiants qui me sont confiés sont des blessés de la vie et/ou du système scolaire. Des qui ont connu l’échec, cette douloureuse blessure de ne pas comprendre lorsque d’autres comprennent. Des qui ont fait l’expérience de l’impuissance acquise. Terrible expérience qui lamine votre confiance en vous en cinq petites minutes. Des blessés. Des blessés qui ont tous obtenu un baccalauréat puisqu'ils sont inscrits dans le supérieur.

Ma réflexion continue. Une nuit a passé et une matinée.
Ce matin, j’avais cours avec chacune des classes. Un cours de droit avec chacune.
Les premières années d’abord. Travail en groupe. Beaucoup d’applications. Le désir de comprendre, de réaliser la tâche. Chaque groupe mené par un tuteur que j’ai désigné à partir de ses résultats de mi-semestre. Deux heures studieuses pour la grande majorité des groupes. Mon rôle étant de compléter, de guider, de ré-expliquer.
Les deuxièmes années, ensuite. Ceux que j’avais retrouvés deux jours avant et qui m’avaient plombée. Même type de travail. En binôme : ils sont moins nombreux. Et de nouveau, le même sentiment d’être envahie par le bruit. Certains ont travaillé. D’autres ne savent pas se comporter dans une collectivité. Ils parlent fort comme s’ils étaient au bistrot. Ils s’esclaffent grassement. Ils interpellent ceux qui sont devant, derrière, à côté. Ça gesticule. Le désir est en miettes. Leur travail sporadique. Vite las, ils doivent se distraire, incapables qu’ils sont de soutenir un effort durable.
Et ce bruit qui dérange ceux qui, silencieux, tâchent d’avancer, de comprendre. Ce bruit qui me dérange aussi.
Mais dont ils sont coutumiers et dont ils ne parviennent pas à se départir, comme d'une drogue.

Alors je m’interroge.
Quand, où, comment et pourquoi cela a-t-il commencé ?
Cet accaparement de l’espace sonore des autres ?
Il me souvient d’un homme avec qui j’ai vécu, qui parlait, parlait, sans discontinuer. Capable de parler des heures entières pour le plaisir d’être écouté. Prenant en otage toute personne qui passait à sa portée, pour ramener sa science, ses idées, son éclairage, ce qu’il prenait pour ses lumières alors que parfois un peu de compassion eût suffi pour accompagner la personne.
Un trou noir, plongeant dans l’impossibilité de bouger tout corps ayant le malheur de le côtoyer. Oh ! Bien sûr, en plongeant dans l’enfance on trouve tout un tas de raisons pour expliquer ce besoin de se faire remarquer, de se montrer. L’accaparement de l’autre n’en est pas pour autant justifié.
Car il s’agit ni plus ni moins que de terrorisme relationnel. Je sais, le mot terroriste n’est pas particulièrement heureux par les temps qui courent, néanmoins, c’est le seul qui me semble caractériser ce genre d’attitude.
Et bien, dans cette classe, c’est de cela qu’il s’agit.
Je ne connais pas l’histoire de certains de ces jeunes et ce n’est pas ma mission d’en savoir les contours précis s’ils ne me le proposent pas expressément. Néanmoins, je peux affirmer qu’ils sont plongés dans un vide intérieur effrayant. Et ils fuient dans cette attitude.

Quand, où, comment et pourquoi cela a-t-il commencé dans l’éducation nationale ?
On a admis des attitudes déviantes de l’individu par rapport au groupe. On les a laissé s’installer. S’il ne m’est pas permis d’évoquer une quelconque pathologie, je pourrais en tout cas évoquer une a-normalité dans les relations avec l’autre.
Ecouter semble au-dessus des capacités de certains. Respecter le besoin de l’autre relève de l’exploit.
S’adresser à un groupe et être écouté plus de cinq minutes est une gageure. Les consignes doivent être dites, redites, pratiquement autant de fois qu’il y a d’élèves ou d’étudiants dans une classe. Bien sûr, j’interviens dans des filières technologiques ou auprès d’étudiants en formation professionnalisante, qui arrivent dans ces filières par défaut.
J’ignore ce qui se passe derrière les portes des autres salles de classe.
Il en est des classes comme des chambres à coucher. L’intimité est tout à fait préservée. Mais les visages de mes collègues révèlent les blessures qu’infligent le bruit, la dispersion de l’attention et l’impossibilité à être écouté de manière durable.
Un étudiant, un des sonores, m’a avoué lundi que s’il n’était pas au lycée, il ne sait pas très bien ce qu’il ferait. Dehors. Et qu’il valait mieux pour lui être au lycée que dehors…
Je crois pourtant qu’il m’apprécie. Il ne fait rien contre moi, pour me nuire. Il n’est pas là pour casser du prof. Aucun d’entre eux d’ailleurs. Nous sommes dans un lycée paisible, d’une banlieue paisible.

On a laissé s’installer des comportements déviants.
Et pas que chez les élèves, hélas. J’ai eu régulièrement écho de paroles prononcées qui ont blessé leur destinataire avec violence, de comportements de harcèlements de la part d’un enseignant homme qui avait été recasé dans un autre lycée pour les mêmes raisons, d’enseignants qui se sentent agressés par la moindre question et deviennent à leur tour agressifs. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, certains dérapent. Et durablement parfois.
Tant de violences aussi du côté des enseignants qui n’ont pas tous, loin s’en faut, le feu sacré et qui deviennent enseignants au bout d’études longues, parce qu’ils n’ont pas pu imaginer travailler dans le privé. Et puis, il y a ces enseignants qui ne s’embarrassent pas de réflexion pédagogique, qui meublent les heures en les remplissant de leurs savoirs, sans se demander quels objectifs ils visent ni quels moyens seraient les plus efficaces. Enseigner est un gagne pain comme un autre pour eux, en attendant que se vende le dernier roman avec lequel ils tentent de séduire un éditeur…
Ça aussi c’est de la violence. La violence du mépris.

Et l’on revient au feu et au désir.
Le désir de transmettre peut exister, encore faut-il le feu pour que ce désir perdure.
Et si le désir n’existe pas en face, chez l’élève ou l’étudiant, l’enseignant devra trouver comment allumer son feu intérieur pour résister contre vents et marées. Pour ne pas le voir s’éteindre.
Dans la relation amoureuse, c’est bien de cela qu’il s’agit. L’amour ne dure que s’il est nourri d’attentions, d’écoute, de belles surprises.
S’il ne saurait être question d’amour dans la relation professionnelle qu’est celle qui est nouée entre un enseignant et sa classe, il se passe quelque chose de l’ordre du désir et du feu.
Et, vous l’aurez compris, le feu que je porte en moi ne prend pas toujours. Et cela me désole. Je ne baisserai pas les bras. Pour tous les silencieux qui peinent et qui cherchent à avancer.
Mais les autres, je vous en prie, ne me parlez plus JAMAIS de respect, vous qui n’êtes pas capables de respecter les silencieux.

 

MC. Décembre 2015