écume_retravaillée

Un jour, comme les autres. Un jour d’automne, gris et morne. Un jour où tous les souffles sont en suspens.
Les échines se courbent. Les visages se crispent.
Des mains se tendent pourtant. Des sourires s’esquissent. Des relations se tentent.
Cette femme qui promenait son chien, un magnifique dalmatien, alors que je promenais ce petit chien sans race mais au regard si tendre que je garde en ce moment, cette femme m’adresse la parole.
A propos des chiens, bien sûr. C’est le sujet central des promeneurs de chien. C’est le sujet prétexte surtout.

Cette femme, belle, brune. Une femme du sud assurément.
Je sentais que derrière les mots échangés, ces banalités du matin, lorsqu’on est tenu en laisse par son chien, derrière ces mots, il y avait un élan, comme une danse invisible, un lien en train de se tisser.
Ce sourire, qui ne trompe pas lorsqu’il jaillit du cœur, était une invitation à la paix, à la douceur.
Simplicité du partage.
Au-delà des grands mots, au-delà des idées.
Se rencontrer au-delà de la rencontre.
Il y avait cette intensité de deux regards qui se découvrent, qui se cherchent, cette lumière par laquelle on perçoit la vie, l’âme vibrante.
Il y avait, je le sais, plus que ce que les apparences montrent.
Une présence totale à l’instant, aux mots échangés, ces banalités à propos des chiens usées à force d’être dites.
Et pourtant. Prononcées comme pour la première fois. Pas seulement comme. Pour la première fois. Ce jour. A cet instant précis.

Saisir ce précieux don que l’homme a reçu en partage avec les autres hommes. Saisir que les mots sont une des manières d’entrer en relation. Saisir que derrière les mots prononcés, il y a un vivant. Un dont le cœur bat depuis qu’il a trois semaines de conception et que tout reste encore à construire, avant que de naître au jour.
Ce cœur battant comme un tambour. Régulier et fidèle. Sans pourquoi.
Sentir que la relation se tisse dans l’entrelacement des mots mais aussi dans cette palpitation qui nous identifie comme vivants.
Revenir dans ce rythme. Cette simplicité de la vie, de ce rythme qui s’élance d’avant notre premier souffle jusqu’au dernier, rendu.
Lorsque la vie dehors s’emballe, et elle ne s’emballe que sous l’effet des passions des hommes, lorsque la vie dehors s’emballe, se retrouver avec la vie, à l’intérieur de soi. Ecouter ce cœur qui bat. Derrière nos pensées, nos émotions, nos passions, nos préférences, nos croyances.

Plus cette conscience s’affine et plus il deviendra limpide que ce rythme, au tempo près, anime la vie de chacun de ceux ou celles qu’on croise.
Songer à lui, à elle, nourrisson dans les bras de sa mère ou de celle qui en a tenu lieu, tous n’ont pas la chance. Songer à lui, à elle, enfant lors de ses premiers pas, de ses balbutiements. Etre cueilli par sa grâce et sa fragilité.
Accueillir sa présence, aujourd’hui, dans l’instant, comme le témoignage de tout ce temps passé, comme un miracle.

Si nous pouvions nous émerveiller devant chaque vivant, comme parfois nous le faisons devant un ciel embrasé, le dépliement d’une fleur, les diamants de rosée, l’écume à la vague posée, peut-être alors que nos mots deviendraient superflus, peut-être alors que nos cœurs dilatés se mettraient-ils à chanter.
Et puis, si nous pouvions garder la mémoire de ce chant, de rencontre en rencontre, et se laisser saisir, peut-être serions nous différents en nos métiers, en nos décisions, en nos propos.

Peut-être ainsi la paix pourrait-elle venir de ces chants murmurés dans l’intime des cœurs.

Peut-être.

 

Novembre 2015 MC