terre_ronde

Ils défilent chaque jour sur les pages du Monde. Ce sont de jeunes femmes ou bien de jeunes hommes.
Mon fils aurait pu se trouver parmi eux. A une semaine près.
Ils ont tous le sourire. Ils vivaient sans se dire qu’un jour la mort viendrait.
On ne se dit pas ces choses lorsque l’on a trente ans. C’est après que ça vient.
Ils étaient dans la vie. Rêvaient à leurs projets.
Ils refaisaient le monde sur le coin d’une table.
Ceux qui les ont tués ont le même âge qu’eux. Pour la plupart d’entre eux eurent la même culture. Enfin allèrent à l’école de la république.
Enseignante, je me dis parfois que l’école a failli dans ses missions d’intégration, d’éducation au savoir vivre ensemble.

Depuis plus de vingt ans, je pratique, dans mes cours, le travail en groupe. Les jeunes se côtoient, se parlent, s’ajustent, doivent s’entendre pour réaliser le travail donné.
Parfois ils se choisissent. Parfois, c’est moi qui les associe.
Jamais, en vingt ans, je n’ai assisté à un quelconque conflit entre les membres d’un groupe. Jamais. J’ai, par contre, toujours été stupéfaite de les voir s’emparer des thèmes proposés, de manier du vocabulaire qu’en dehors du lycée ils n’utilisent pas, de chercher avec ardeur la meilleure réponse, de m’appeler sans cesse pour se réassurer.
Je les ai vus vivants. Faisant fi des différences, des différents.
Certes mes méthodes ne sont pas courantes. Ce sont mes classes qui me les ont inspirées. Lorsque j’ai réalisé un jour que j’étais seule à travailler, j’ai commencé à réfléchir à une manière alternative de les impliquer.
Il a fallu, pour cela, quitter la croyance que l’enseignant est seul à posséder le savoir. Que posséder le savoir confère automatiquement le pouvoir. Et que de cette toute puissance naît l’autorité indiscutable. Et que de cette autorité on peut se draper et n’être jamais atteint. Que d’elle naît le pouvoir de sanctionner.
J’ai remis à plat mon enseignement. Pour créer un espace où l’on avance ensemble dans la réalisation d’un objectif commun. Où la parole circule, vivante.
Je ne suis pas la seule à avoir cherché comment faire travailler ensemble des êtres très différents.

Je ne peux pas croire que l’école ait à ce point failli. Je l’ai cru, après Charlie, longtemps. Cette idée m’a quittée. Ce n’est pas à l’école que s’installe la détestation de l’autre : je ne l’ai jamais côtoyée. Peut-être ai-je été privilégiée dans mes lieux d’affectation. Dans les lieux sans doute. Dans les classes à conduire aux examens, j’en doute. Enseignant dans les filières jamais choisies parce que considérées comme voies de garage, les jeunes nous arrivaient et nous arrivent encore avec des frustrations, des rêves brisés, des sentiments d’échecs et de ratages personnels et le besoin profond d’être considérés, restaurés dans leur dignité, rassurés qu’ils auraient une place dans la société.

C’est ailleurs que s’est joué le drame.
Le drame est local. Le drame est global.
Il est local ? des barres d’immeubles dans des banlieues mal desservies le week end, où suinte l’ennui; des politiques de la ville sans ambition réelle quant à favoriser le vivre ensemble ; des politiques prêts à passer sous silence des trafics en tout genre pour gagner l’élection ; des villes excluant par leur snobisme et leur population tout ce, tous ceux qui dérangerai/en/t leur entre-soi feutré et hypocrite – car les fils des bourgeois sont parfois ceux qui font vivre les caïds des banlieue à l’insu de parents plus soucieux de leur carrière, de leur carnet mondain que du temps passé à parler avec leurs mômes.

Il est local pour tout un tas de raison.
Bien que révolutionnaire dans l’âme, enfin, râleur dans l’âme, le français peine à changer d’habitude, à innover dans ses manières de vivre, tant le goût de la tradition imprègne nos consciences. Le boire et le manger n’en sont que les éléments les plus visibles.
Sans doute, le français n’aime-t-il pas être dérangé dans ses habitudes et ce qu’il tient pour noble, beau et parfait. Sans doute aussi, se pense-t-il meilleur que le reste du monde.
On lui a tellement dit que le monde aime la France qu’il étend le compliment à sa propre personne et qu’il ne parvient plus à se remettre en question.
Ce n’est que lorsqu’il se sent affamé qu’il regimbe. Il faut dire que l’histoire a fait ployer le peuple bien plus que de raison. Comme tant de peuples au monde.
Bref, le français, ce me semble, n’aime pas être bousculé, n’aime pas voir changer sa vision du confort, ce qui s’est toujours fait comme on l’a toujours fait.

Mais si ce n’était que ça. Le monde a peu à peu homogénéisé son aspect, gommant les identités vestimentaires, culinaires– il me font d’ailleurs rire, mais d’un rire triste, ceux qui vilipendent les musulmans, et qui se rendent gaiment dévorer des mac do…
Dans cette uniformisation, ce laminage qui s’est installé lentement avec la généralisation d’une production de masse, standardisée, sans âme et d’un modèle unique de consommation, l’homme a perdu son âme. S’accrochant pour ne pas chavirer à ses vieilles valeurs, rendu impuissant à créer du nouveau, à s’ouvrir à l’inconnu.
Oui, cette société qu’on a qualifiée de glorieuse a en fait décérébré l’homme, lui offrant du tout fait, du très vite, du très conforme, mais du vide de sens et du vide de vie. Cette société l’a coupé de lui, le confinant dans le rôle prescrit du consommateur manipulé à grands renforts de pub ou bien dans le rôle de « ressources humaines » posées sur le même plan que les ressources matérielles ou financières.
L’homme créateur, innovateur n’est plus alors que l’entrepreneur ou le chercheur, en bureau d’études pour concevoir le prototype génial ,ou en laboratoire pour mettre au point la molécule miracle qui guérirait du cholestérol, de l’anxiété et pourquoi pas de la mort.

Alors dans cette conjugaison du local et du global, dans ce vide d’âme, ici et partout ailleurs sur la planète, la nature ayant horreur du vide, des âmes déjà mortes ont cherché comment en faire mourir d’autres. Profitant des absences et des lâchetés, des compromissions à tous les niveaux de la société, surfant sur leur ennui, leur inactivité, leur surmoi affaibli par des modèles véhiculés par nos politiques, de ci, de là, par les héros de nos films et de nos jeux vidéos, ces âmes mortes se sont parées d’excuses pour acheter des armes et s’en servir après. Au hasard des rues. Aujourd’hui c’était Paris. Hier au Liban. Demain, au Congo.
Après demain ?

Hé, vous, oui, vous qui ne me lirez jamais. On n’est pas dans un jeu vidéo. Votre vide, regardez le un peu. Pleurez. Oui, même un homme ça peut pleurer. Et puis demandez vous comment vous pourriez le combler ce vide, sans entraîner avec vous quiconque dans ce vide.
Ah ? Vous n’êtes pas courageux. Mais oui, on le savait. On l’avait remarqué.
Il en faut du courage pour s’attaquer à ses ombres. Il en faut du courage pour réaliser qu’on a été manipulé. Il en faut du courage pour se reconstruire, après, pour inventer une vie originale, vivante. Il en faut du courage pour refuser les modèles, les credos, les croyances, le prêt à penser, le prêt à consommer.

Mais alors, vous qui me lisez, si mon analyse résonne un peu en vous, asseyons-nous ensemble et demandons-nous comment retrouver cette liberté intérieure que le modèle dominant a peu à peu amoindri, comment passer à un statut de vivant, comment quitter ce rôle de consommateur qui nous colle à la peau, qu’on nous a collé à la peau, comment commencer à penser un autre monde, une autre manière de vivre ensemble sur cette terre.
Peut-être est-ce déjà fait. Peut-être est-ce déjà trop tard. Nous ne sommes pas assez nombreux. J’entends gronder depuis quelques temps le bruit des bottes que ne cache plus le silence des pantoufles.

Assurons nous que nous ne portons pas trop souvent des pantoufles…
Pour que tous ceux qui sont morts et qui étaient vivants l’instant d’avant ne soient pas morts pour rien, comme un ultime hommage, au-delà du drapeau, un hommage à l’image de l’humain que nous pourrions être sur notre petite terre.

 

MC Novembre 2015