main bébé poing

Ils ont vingt ans. Je les vois tous les jours au lycée.
Ils ont vingt cinq ans. Ils exercent un métier depuis si peu de temps. Parmi eux, mon fils et sa compagne.
Ils ont trente ans passés, certains presque quarante.
Un enfant leur est né, ou bien deux, parfois quatre – mais là, c’était un de ces hasards qui vous envoient deux enfants pour le prix d’un. Enfin, le prix, façon de parler !
Ils vont vivre avec ça.
Ça qui nous tombe dessus. Le sang et la mitraille. La peur qui vous tenaille.
Nous avons échangé. J’ai reçu des courriers de jeunes mamans inquiètes de savoir comment parler à leurs enfants, d’envisager même un avenir heureux.
J’ai lu une superbe lettre écrite par l’une d’elle. Une lettre qui évoque la beauté de la vie et puis la liberté.
Je leur ai écrit à tous. Voici la lettre que je leur ai adressée, parce que je ne pouvais pas rester silencieuse, parce que je ne pouvais pas emprunter un costume de mots convenus. J’ai utilisé les miens, ceux qui me ressemblent parce qu’ils fondent mon action d’enseignante depuis quarante années.

Voici cette lettre :

« Nous ne partagerons pas la minute de silence ensemble. Vous êtes en stage pour la plupart.
Bien sûr, on peut dire que des morts il y en a partout dans le monde.
Vendredi, c'est à Paris que certains ont perdu la vie pour la simple raison qu'ils étaient vivants, à leur manière, qui déplait à certains.
Etre tué parce qu'on est vivant, quel non sens.
Bien sûr on ne fait pas une minute de silence pour tous ceux qui meurent dans le monde.
Peut-être devrait-on. Partout.
Le monde deviendrait singulièrement silencieux; on n'entendrait alors que les rires des touts petits enfants et les cris des nouveaux nés...ce qui nous permettrait de nous souvenir que l'enfant ne naît pas empli de haine, mais que la haine entre en lui du fait de raisons qui appartiennent à chacun.

Je suis triste de ce qu'est le monde aujourd'hui. Sans doute l'a-t-il toujours été. Mais si le chaos ne règne pas encore c'est qu'un peu partout, à travers les siècles, des hommes ont cru en la beauté, la fraternité, et ont bâti des enclaves de paix et d'ouverture.
J'ai fait le choix de tenter d'être de ceux là, à ma manière, là où je suis, avec les moyens qui m'ont été donnés.
Je forme le vœu que, vous aussi, à votre manière, vous puissiez chaque jour répondre oui à la question suivante " ai-je, aujourd'hui, contribué à un peu plus de beauté, de paix, de calme, de respect, autour de moi?" et oui, sans doute à la suivante " aurais-je pu faire plus?" de telle sorte que le lendemain vous commenciez la journée avec ce désir en vous de faire progresser l'humanité vers un à-venir plus lumineux.

Je ne peux pas vous embrasser tous et de toute façon, je ne fais la bise à mes étudiants que quand ils ne sont plus mes étudiants, mais je vous envoie mes pensées les plus cordiales - cordiales: qui viennent du cœur. »

Mes mots les ont touchés, ils me l’ont témoigné. Même certains rebelles. Certains jeunes de banlieue comme on les désigne, alors qu’ils sont simplement jeunes sous un ciel dont les décisions passent au dessus de leurs têtes sans leur demander leur avis. Comme à la plupart d’entre nous.

Et puis, ça encore qui se superpose : l’état d’urgence voté ce jour à l’unanimité par nos représentants. L’union nationale.
Des textes restrictifs dans l’intérêt national, pour tenter d’éradiquer la pieuvre qui enserre notre pays, pour se protéger, parce que paraît-il nous sommes en guerre.
Mais oui, cela ressemble à la guerre puisqu’il y a des morts, puisque ces morts sont aléatoires, gratuites. Cela ressemble à la guerre puisqu’en face, il y a cette haine affirmée de tout ce qui fait notre civilisation.
Il a donc fallu que surviennent ces morts pour que l’on affirme que l’on est en guerre et pour qu’on instaure cet état qui va devenir policier, pour rassurer, pour protéger. Et je frémis d’imaginer ce qu’il adviendrait avec aux commandes de l’état un parti qui a su instiller avec une constance indéracinable, la haine de l’étranger.
Mais la guerre elle est là. Jusqu’à présent, elle frappait sournoisement.
Elle frappait autrement.
Cela n’a pas dérangé grand monde que nos vêtements soient confectionnés pour des salaires de misère et dans des conditions dignes de notre révolution industrielle. Cela n’a pas dérangé grand monde que la pubicité s’insinue dans les esprits, jouant sur les instincts de possession, sur l’envie, la comparaison.  Cela n’a pas dérangé grand monde que nos usines textiles ferment en envoyant les ouvrières et les ouvriers grossir les rangs du chômage.
Cela n’a surtout pas dérangé ceux qui, opportunément, recherchaient et recherchent toujours la manière la moins coûteuse et la plus efficace de produire. Ceux-là dont l’intérêt bien compris est d’engranger les dividendes de l’argent investi, placé ou déplacé au gré d’un clic de courtier.

Mais si nos conditions de travail ont pu s’améliorer, ne nous leurrons pas, c’est bien parce qu’en lâchant du lest d’un côté, on trouvait ailleurs la solution pour récupérer ce qui avait été lâché. Et maintenant que les pays que nous exploitions se lèvent et réclament leur part du gâteau, il n’y a plus de marge de manœuvre pour maintenir les profits. Alors que faire ?
Faire suffisamment peur pour que le grand nombre admette avec le besoin de sécurité tous les sacrifices qu’on va lui demander. L’état de guerre le justifiera.

La médecine occidentale est dite allopathique. Elle découpe le corps en petits morceaux et chaque spécialiste s’occupe de soigner son morceau.
Les médecine chinoise, ayurvédique, l’ostéopathie sont holistiques. Elles considèrent l’individu dans son entier et pense qu’un déséquilibre à un endroit se répercute nécessairement ailleurs. Et qu’il ne sert de rien de soigner ailleurs si on n’a pas traité la cause première. Ceci indépendamment du terrain.
Ces crimes qui ont été commis sur notre sol ne sont que les symptômes d’un mal que nous prétendons éloigner avec ce qui ressemble à des lois martiales.
Lois martiales. De Mars. Le dieu romain de la guerre.
Symptôme. Mais la cause.

Quand allons-nous, une bonne fois, nous attaquer aux causes ?
Nos regards sur les causes sont biaisés, voilés. Nous ne regardons qu’au travers du prisme de nos porte monnaies, de tout ce que nous avons acquis. Nous avons peur de perdre l’avoir et ce faisant nous nous éloignons de notre liberté.
Et cela semble légitime. Pourquoi se sacrifier quand on sait vaguement que d’autres ont plus que soi ? On le sait vaguement. On le voit. A la télévision. Dans la rue. Dans les marina de Cannes et d’Antibes. Ou on le sait précisément et ça fait rêver au point d’en oublier toute compassion et tout regard critique sur un système qui ne profite qu’à une toute petite minorité.
Et puis, il y a tout ce que l’on ne voit pas. Qui est soigneusement dissimulé. Là où la plupart des yeux ne peuvent voir. Dans ces villas sécurisées de Paris. Dans ces demeures aux hauts murs un peu partout dans le monde.
Et certains de nous qui ont des biens n’ont pas encore compris que des inégalités pareilles sont des ferments de violence, qu’elles attisent la convoitise, et que de trop de misère peuvent naître des monstres sanguinaires.

Il va sans doute falloir que nous nous enfoncions dans un peu plus d’horreur, un peu plus de lois sécuritaires. Des images me traversent l’esprit de ces mondes à la Orwell, d’une humanité totalement asservie et sous contrôle.
Aujourd’hui nous croyons encore que la menace vient d’une religion.
Encore un monstrueux contre-feu allumé pour éviter que l’on se pose les questions de fond. Car si la menace est objective, venant de certains qui brandissent l'étendard d'un islam que la plupart des musulmans récusent, les questions de fond, elles ne sont pas posées. Ou alors, elles ne passent pas les barrières de nos écrans ou si peu.
Nous ne les poserons pas.
Pas encore.

Nous pensons encore, pour certains qu’il suffira de renvoyer dans leurs pays d’origine de leurs parents ceux qui sont nés en France, pour d’autres, de se réfugier sous l’autorité rassurante d’un état sécuritaire, pour certains de pilonner les terroristes pour que la vie se remette à couler, douce et tranquille.
Et pendant ce temps là, un laboratoire pharmaceutique belge réussit à faire censurer un journal d’investigation.
Jusqu’à quand leur laisserons-nous le pouvoir de faire la pluie et le beau temps sur nos vies ?
Ne nous trompons pas d’ennemi…

Ils ont vingt ans. Je les vois tous les jours.
Ils ont vingt cinq ans. Trente ou quarante ans.
J’ai mal pour eux.
J’ai mal pour cette petite fille qui est née hier, belle comme un jour de paix…

main bébé

 

Novembre 2015 MC