12274457_10207813952409331_1273095517693985891_nEt bien voilà. Ça devait arriver. Il y a un début à tout. Même à soixante ans, il peut encore arriver des expériences inédites.
Et avec un bel homme qui plus est.
Plus jeune que soi qui plus est.
Et bien non, je ne suis pas devenue cougar, en me disant que je n’avais plus de temps à perdre, que si la mort guette aujourd’hui plus qu’hier, il ne faut pas rater une occasion de passer un bon moment.
Non, non.
J’allais, précédée en cela par quelques têtes chenues, reconnaissables au blanc qui prend le dessus sur le noir dans la chevelure, dans un centre culturel.
J’aurais dû me méfier.

C’était une après midi d’exposition de travaux du troisième âge. Je l’ignorais. Il m’avait été dit qu’il y avait des choses remarquablement bien faites.
Il faisait gris. Le matin même, j’étais allée à la remise des diplômes de mes étudiants de l’année précédente. Ils étaient beaux ces jeunes avec leurs bons sourires, et leurs toques sur la tête. Oui, ils ont reçu des toques, avec des vrais pompons ! Et, après ce temps de retrouvailles, je n’avais pas envie de me retrouver seule chez moi.
Besoin de sortir, malgré le froid dehors, malgré le froid dedans. Malgré le vent. Malgré les feuilles qui volent, le brun des branches et cette marée brune dont les remugles commencent à empester sur les réseaux sociaux. Malgré l’envie que j’ai d’aller serrer mon fils dans mes bras et de passer une soirée encore avec lui et sa chérie, en famille.
Malgré ou à cause.
J’aurais dû me méfier.

Dans la rue pour rejoindre le centre culturel, j’étais précédée par une voiture maif. Maif, il faut en général être prof ou fils/fille de prof pour savoir que c’est LA mutuelle des enseignants. Maif, mon correcteur d’orthographe ne connaît pas…il me propose Macif, Manif, Mai. Mai et Manif, ça va bien ensemble, non ? Mais, là, ce n’est plus d’actualité. D’abord on est en novembre. Et puis, les manifs sont toutes interdites depuis ce matin, le jour du vote de la loi sur l’état de siège. Macif on est dans l’idée, c’est aussi une mutuelle. Enfin, j’en conclus que les parents de mon correcteur orthographique  n’étaient pas enseignants. Et la voiture maif, elle roulait lentement. Bon d’accord. Elle s’arrêtait presque sur les espèces de machins métalliques en forme de diamants, d’accord de gros diamants mais le sujet n’est pas là. Une prudence confinant à la maniaquerie.L’espace d’un instant, j’ai imaginé les cours qu’avaient pu prodiguer cette – ben oui, c’était une femme- enseignante. Et là, je me suis dit qu’elle avait dû souffrir. Et faire souffrir.
J’aurais dû me méfier.

J’ai donc suivi le flot des chevelures poivre et sel et des manteaux gris et noir.
Et je l’ai vu.
Il était à l’entrée.
Grand. Brun. Pas vraiment souriant. Mais un beau visage tout de même. Une toute petite quarantaine.
Il m’a saluée.
Il m’a demandé d’ouvrir mon sac.
Un peu brutal comme entrée en matière. Mais je ne suis pas au fait des manières de draguer de cette tranche d’âge. Dans ma génération, enfin, ceux que j’ai pu côtoyer, on entortille de vagues compliments  qui ne trompent personne mais qui ne font de mal à personne. On parle de choses et d’autres.
Là, non.
Ouvrir mon sac. Pas le vider.
Ça aurait pu. Je me sentais vaguement triste, enfin c’est un euphémisme, j’ai le cœur qui saigne en dedans mais ça ne se voit pas. Avec ce qui se passe, j’aurais largement eu de quoi le vider, mon sac.
Même pas.

L’ouvrir. Il a farfouillé dedans d’un œil et d’une main distraite.
Il avait autre chose en tête.
Il me l’a demandé poliment. Mais j’ai bien senti que je n’avais pas un millimètre de manœuvre. Cet homme était irrésistible.
Il m’a demandé d’ouvrir mon manteau.
Il s’est placé devant moi et il a commencé.
Il a délicatement frôlé mes flancs puis mon dos puis le tour de mon cou : je portais une écharpe bien épaisse.
Pas un mot. Ni de sa part ni de la mienne.
Des frôlements pudiques. Le début d’une idylle ?
Ça aurait pû. Mais las, nous n’étions pas seuls.
Il m’a laissée entrer. La salle était bondée. Les objets réalisés sans doute avec amour…
Enfin, c’est mieux de passer son temps comme ça qu’à déblatérer sur le voisin/ la voisine. Bon, ça ne m’a pas convaincue. J’ai vu mieux.
Et puis peut-être que j’étais perturbée.
Soixante ans pour sa première palpation en public, ça fait un choc tout de même. Surtout pour aller dans une petite exposition de rien du tout dans une petite ville de rien du tout de banlieue de rien du tout.

C’est donc ainsi que cela va se passer ?
Dans tous le lieux sportifs, culturels, ou assimilés, on va se faire palper.
Parce que l’ennemi est potentiellement partout. Enfin, c’est comme ça que ça se passe. C’est comme ça que c’est présenté.
Et c’est vrai.
C’est vrai et ce n’est pas la seule vérité.
Le contre-feu est magistralement en place. Du contre-feu au couvre-feu il n’y a guère d’écart. Allez on observe : N, U, T, V. Tu (es) nu. (Je t’ai) vu.
A poil. Au rapport. Que personne ne bouge.

Et voilà plus personne ne bougera. On va se faire palper.
Pas de manifs. C’est dangereux. Oui, c’est dangereux avec des fous dangereux qui ont des armes achetées à je ne sais qui, avec je ne sais quel argent obtenu en échange de je ne sais quoi contre je ne sais quoi non plus. Enfin, si je sais.
Oui, c’est dangereux.
Mais, les manifs, c’est dangereux pour les pouvoirs en place. De tout temps. Certains y ont même laissé la tête en Place de Grève, à ne pas avoir pris au sérieux les manifs. Mais ça c’était avant. On croit toujours que c’était avant.
Alors, autant que ça serve ces évènements sanglants. On fait d’une pierre deux coups, on garantit l’ordre public. Ça, on peut difficilement y trouver à redire. Mais dans le même temps, on élimine toute possibilité d’expression collective d’un désaccord. Diviser pour mieux…
Encore que les rois, ils n’ont pas pu contenir longtemps un peuple qui crevait famine. Quand je pense qu'il y en a qui verraient volontiers un roi à la tête de la France...Il existe paraît-il. Si, si, j'ai même vu une photo de lui.

Donc, il nous reste le vote.
Ah…Mais pour qui ? Qui ose remettre en cause un système dont la faillite est telle qu’il est capable d’engendrer autant de psychopathes et de désespérés, autant de morts de faim ou de morts d’attentats ? Qui, dans la classe politique propose-t-il des alternatives ? Et qui, parmi ceux qui votent, est prêt à suivre un autre chemin que le chemin balisé ?
La nasse se referme. Non sans quelques soubresauts.
Mais elle se referme.

L’avantage, c’est qu’on va pouvoir se faire palper. A l’œil. Et par les temps qui courent, une telle prestation, gratuite, ça n’a pas de prix !