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Tu es revenu, grand père de ce front de l’opprobre, de ces tranchées visqueuses où sont morts tant de frères.
La mèche sur ton front est devenue plus grise.
Ton visage s’est barré de deux rides fines.
Tu étais maigre et sec.
Ta bouche fine, jamais ne laissa passer une plainte ou un regret.
La nuit en tes cauchemars, tu sanglotais muet.

Tu es revenu, grand-père et tu as su aimer, afin que la vie gagne et repousse l’obscur et le laid côtoyés.
Cette terre, de sang gorgée, là-bas, si loin de ton Ardèche, tu t’es mis à la travailler, ici, sur ce petit coin de terre que tu avais achetée.
Comme pour réparer. Comme pour redonner ici de la vie. Semer des graines et cueillir les fruits, des fraises charnues et des pêches pansues. Semer des graines et cueillir des fleurs à offrir, en rituel, à ces deux Marguerite dont l’une était ton épouse et l’autre était ma mère.
Je me souviens encore de ce jour de leur fête où tu réunissais les dahlias, les marguerites, les roses, les glaïeuls en deux gerbes vibrantes de couleurs et d’odeurs.

Tu es revenu, et tu as assisté à la répétition sordide de ce carnage dont tu aurais espéré que ce fût le dernier. Tes fils sont entrés en résistance. Ils te devaient bien ça.
Alors, tu t’es réfugié dans la seule beauté que les hommes n’ont pas encore réussi à voler : la beauté du ciel et des mathématiques.
Tu passais des heures, le jour, plongé dans des formules qui me semblaient obscures, et des heures le soir à contempler l’obscur et ses mille paillettes à l’aplomb de ta tête.
Et puis, tu t’en es allé, dans ton sommeil, tu avais accompli les jours de ta vie.

Tu es revenu, longtemps, en songe, dans mes nuits. Nous marchions lentement sur une allée bordée de verts marronniers. Ma main dans la tienne pour me donner la force d’aller vers demain et de tenir debout dans un monde qui ploie et y porter un peu de beauté et de joie.
Ne reviens plus grand père. Les morts jonchent la terre. Les puissants, ils s’en foutent comme ils s’en moquaient au temps de ta jeunesse.
Et pourtant, j’essaie bien de semer la beauté et la joie. Petit pot de terre contre gros pots de fer.

Ne reviens plus grand père. Ce jour, j’ai mal à toi.

MC 11 Novembre 2015

PS: la maison associée à ce texte est l'immeuble dans lequel vécurent mes grands parents, où naquit mon père et où j'ai passé plusieurs années de mon enfance. L'immeuble n'existe plus aujourd'hui. Il a été rasé.