ancien ancienne2

L’Ancien des jours partagea donc son désarroi avec l’Ancienne. Elle avait déjà pris conscience du problème. Elle attendait tranquillement qu’il la sollicite, ne voulant pas avoir l’air de réfléchir plus que lui. Vous l’avez compris, l’Ancien des jours était chatouilleux et un tantinet peu sûr de lui. Voilà pourquoi l’Ancien de l’Ancien des jours lui avait adjoint une épouse pour le compléter. Mais ceci est encore une autre histoire…

L’Ancienne des jours lui suggéra de placer un voile entre les hommes et la lumière afin de leur redonner goût à sortir, à humer l’air, à se réjouir du chant du vent dans les frondaisons, à admirer la beauté des fleurs, à s’entretenir avec les animaux, à vivre quoi ! Ca leur changera d’avoir cet horrible voile dont ils s’enveloppent et qui les coupent de toutes les beautés que tu as créées, rajouta-t-elle.
L’Ancien se dit qu’il avait décidemment beaucoup de chance de vivre aux côtés d’une femme aussi inventive. Il se demanda un instant s’il ne devrait pas…mais l’urgence de la situation le reprit.

-       Comment tisser un voile aussi grand ? Qui pourrait se charger d’une tâche aussi lourde ?
-       Et si tu demandais au peuple des araignées ? Il me semble qu’elles te sont redevables non ? L’Ancienne faisait allusion au désaccord que la reine des araignées était venue lui soumettre. Enfin, plutôt au différend qui opposa son peuple au peuple des champignons.
-       Ouiiiiiii, s’exclama-t-il, elles ne pourront pas refuser.

Il convoqua donc la reine du peuple des araignées et lui soumit le projet.

araignée

Le défi était de taille, d’autant que c’était une manière de passer à la postérité. D’ailleurs, plus tard, bien plus tard, un artiste nommé Jésus, non, pas Jésus, nommé Christo, inspiré par cette histoire, réitéra l’expérience, plus modestement, sur quelques monuments de la terre.
Toutes affaires cessantes, le peuple des araignées se mit à tisser. Elles s’activèrent jour et jour. Et oui, on ne pouvait pas encore dire jour et nuit…

Lorsque la toile fut terminée, la reine et mille de ses fidèles, vint l’apporter à l’Ancien des jours.
Hélas, elle était un peu trop transparente.
Il fallut en tisser une autre, puis une autre, puis encore une autre. Au bout de dix, il estima que cela devrait suffire. Cependant la toile était blanche. Immaculée.
Il fallait qu’elle soit bien plus sombre. Il partit avec l’Ancienne cueillir toutes les fleurs bleues de l’immense jardin qu’était la terre.
Des myosotismyosotis, des fleurs de lin, de bourrache, DSC00143des hortensias, des ancolies, des céanothes, des delphiniums mais aussi des zacalina, des raive dentelés,

fleurs bleues2

des azurolles. Ces trois dernières plantes n’existent plus, tous leurs plans ont été utilisés pour teindre l’immense toile.
Autre problème : où faire bouillir tous ces pétales, dans quel chaudron, avec quel feu dessous ?

Encore une fois l’Ancienne eut l’idée. Il y avait des montagnes, pas très hautes, certes, mais pourvues d’un cône au fond duquel on pouvait voir une masse rougeoyante.
-       Mais oui, bien sûr, les volcans d’Auvergne ! Suis-je bête de ne pas y avoir pensé !
C’était l’époque où les volcans d’Auvergne étaient encore en activité.

DSC04920

Ce fut une grande effervescence ! De la vapeur s’éleva tout autour de la terre, voilant momentanément le soleil. Et cela dura, dura. Les hommes alertés sortirent de leur torpeur et de leurs maisons pour assister au spectacle. Ils n’avaient jamais connu le monde ainsi.

Il arriva que la toile entière fût teinte d’un magnifique bleu indigo. L’Ancien des jours et l’Ancienne s’étirèrent aux dimensions de la terre, pour mieux la surplomber et tenir la toile qui était fort volumineuse et laissèrent tomber la toile, la fixant solidement sur un immense mât qui s’élevait d’un des points de la terre et qui la traversait de part en part.
Las… la toile ne recouvrait pas toute la terre…
Cependant les endroits recouverts étaient plongés dans une obscurité totale. Mais c’était toujours les mêmes endroits. Le reste était encore inondé de lumière.

Qu’à cela ne tienne. Il fut décidé que le voile tournerait régulièrement autour de la terre. Ainsi chaque partie de la terre serait éclairée successivement puis plongée dans l’obscurité. C’est ainsi qu’il y eut des jours et des nuits.

Parfois la nuit, les hommes, scrutant l’obscurité, voyaient des lumières percer le voile – ce qui était possible : les grandes villes et leur débauche lumineuse n’existaient pas encore – c’était le passage du soleil derrière le voile. La toile d’araignée malgré ses dix épaisseurs était encore un peu ajourée. Ô, trois fois rien. Mais assez pour laisser filtrer la lumière. Vous l’aurez compris, les étoiles n’existaient pas encore.

Ciel2

Mais c’était il y a des temps et des temps, lorsque l’Ancien des jours en était à l’ébauche de ce qui précéda l’univers que nous connaissons aujourd’hui.

Il nous reste aujourd’hui des traces de ce temps d'avant le temps :  des graines fossiles de fleurs à jamais disparues, le feu des volcans d’Auvergne à jamais éteint, les taupes restées aveugles, le coq dont le chant était mystérieusement calé avec la venue du jour, l’alternance des jours et des nuits,  et une nostalgie ressentie par les règnes minéral, végétal et animal du temps où la lumière était présente en tout temps et pour tous.
Certains êtres humains éprouvent par moments cette nostalgie. On les reconnaît : ils s’en vont la nuit loin des villes, s’allongent dans l’herbe – enfin en été- et observent intensément le ciel, persuadés qu’ils sont de l’existence d’un soleil qui jamais ne se voile.

aq martine 0157

Et c’est de ce temps que la mort est entrée dans nos vies. En souvenir de ce temps où les hommes ne supportèrent pas la lumière au point de désirer s’en cacher et de dormir pour l’oublier…

MC Novembre 2015