Cela se passait, il y a des temps et des temps, lorsque l’Ancien des jours en était à l’ébauche de ce qui précéda l’univers que nous connaissons aujourd’hui. Il avait créé une terre, avec des vallées et des montagnes,

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des mers et des rivières, des sources glougloutantes pour y tremper les pieds, des torrents de montagne pour se rafraîchir les idées,

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des plantes belles à voir et bonnes à manger, des fleurs dont la corolle dansait au gré du vent,

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des vents qui chantaient dans les feuilles des arbres, chaque arbre avait sa musique unique, des animaux de toute taille et de toute forme, des hommes et des femmes.

Il avait aussi créé un soleil pour éclairer la terre.

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Il l’avait conçu de telle sorte que chaque endroit de la terre puisse recevoir la lumière en même temps. Le soleil tournait donc à toute allure autour de la terre : on ne s’en apercevait pas, tant il allait vite.  C'était très efficace puisque jamais il ne faisait sombre sur la terre. Ainsi la terre était-elle un lieu luxuriant où chacun pouvait se rassasier à satiété sans avoir besoin de se baisser pour planter des graines, ôter les mauvaises herbes, récolter et mettre en réserve au cas où.
Les animaux, quant à eux, savaient où se rendre pour trouver leur nourriture. Un peu partout existaient des échoppes appartenant toutes à un nommé Noé dont un descendant, plus tard, fut connu pour autre chose. Mais c’est une autre histoire que je vous conterai un autre jour.
Les animaux ne s’entre dévoraient donc pas ; ce n’était pas utile.

Seules les taupes souffraient. Leurs yeux extrêmement fragiles peinaient à supporter cette lumière intense et permanente. Avec le temps, leur vue se dégrada et elles se résolurent à installer leur demeure sous la terre, construisant tout un univers fort élaboré.

Les hommes et les femmes au début trouvaient cette vie fort agréable. Au fil du temps, de manière moins dramatique que pour les taupes, leurs yeux commencèrent à se lasser de cette luminosité permanente. D’autant que leur repos devenait plus problématique. Ils ne parvenaient pas à s’endormir, le corps ne pouvant pas fabriquer la fameuse melle à Tonine, du nom de celle qui la découvrit, bien plus tard, mais c’est aussi une autre histoire. Ils souffraient du manque de sommeil, devenant irascibles.
C’est ainsi qu’ils décidèrent, hommes et femmes, de se vêtir de voiles des pieds à la tête pour se protéger de la lumière. Leurs yeux cependant n'étaient pas cachés et ils pouvaient continuer de se réjouir de la beauté de la nature autour d’eux.

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Et pour autant ils ne dormaient pas vraiment mieux. Les mélodies du vent dans les feuillages leur arrachaient des soupirs d’agacement. Les chants des oiseaux heurtaient leurs oreilles. Ils se mirent alors à bâtir des maisons hermétiquement closes.  Pour pouvoir enfin se reposer. Ne plus sortir. Ne plus risquer d’être confrontés à la lumière.

Ah, c’est sûr, ils dormirent mieux. Ils dormirent tant qu’on eût dit qu’ils étaient entrés en hibernation. Mais ce mot n’existait pas encore car les saisons n’existaient pas.
Tout autour d’eux dépérissait : les plantes à force de n’être pas consommées, les fleurs à force de n’être pas admirées, les feuilles dont personne n’écoutait plus le chant sous la caresse des vents, les eaux où personne n’allait plus se rafraîchir les idées, les animaux que la présence de l’homme ne rassurait plus. `
Et lorsque certains se réveillaient, ils sortaient revêtus de leurs voiles et allaient furtivement grappiller quelques fruits, puis revenaient bien vite se recoucher pour dormir, dormir et encore dormir.

L’Ancien des jours était perplexe. Ce sommeil ressemblait tout de même à la mort. Et il n’avait pas créé les humains pour ça, tout de même.

Un matin, enfin, on savait que c’était le matin, parce que le coq avait pris l’habitude de chanter à ce moment là,

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un matin donc, devant son bol de café fumant, l’Ancien des jours s’adressa à l’Ancienne des jours, son épouse.
Oui, il y a une Ancienne des jours, on n’en parle pas souvent, car elle est discrète et ne souhaite pas faire de l’ombre à l’Ancien - d’autant qu’alors, avec cette lumière permanente, il suffisait d’être placé entre la lumière et une autre personne pour lui faire de l’ombre. Et l’Ancien des jours qui était prompt à s’attribuer la paternité de cet univers, n’aurait pas supporté cette ombre là. Surtout venant de l’Ancienne, qu’il soupçonnait d’avoir plus de créativité que lui.

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L’Ancien des jours partagea donc son désarroi avec l’Ancienne. Elle avait déjà pris conscience du problème. Elle attendait tranquillement qu’il la sollicite, ne voulant pas avoir l’air de réfléchir plus que lui. Vous l’avez compris, l’Ancien des jours était chatouilleux et un tantinet peu sûr de lui. Voilà pourquoi l’Ancien de l’Ancien des jours lui avait adjoint une épouse pour le compléter. Mais ceci est encore une autre histoire…

A suivre

MC Novembre 2015