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J’écoutais avec attention ce matin une cinéaste récemment décédée parler de sa grand mère, évoquant cette absence dans sa vie. Une mère dont le silence sur les circonstances de la disparition de la grand-mère ajoutait au poids de chagrin qu’elle faisait porter sur l’enfant qu’était alors la cinéaste.
Une famille décimée dans les camps nazis. Ses grands parents. Les grands parents de sa mère également.
Une croix à porter pour les survivants.
Une présence en creux de leurs vies ; une présence définie par le manque d’êtres que l’on a pas connus et dont l’empreinte s’imprime à chaque occasion. La cinéaste regrettait de n’avoir pas joué elle-même le rôle dans l’un de ses films. A écouter le bref extrait du film, et les propos échangés, il était aisé de comprendre que toutes les phrases étaient porteuses d’un sens caché, le sens du sens.

Elle commente : « Une fumée qui sort d’un four peut faire penser à une autre fumée et un autre four » ou bien lors de la visite d’un appartement à louer « L’odeur de désinfection évoque les camps ».
Un dialogue entre les deux personnages :
«  c’est une odeur particulière »
«  vous inquiétez pas, elle va finir par disparaître »
« oui, mais dans la mémoire ça reste »

Dans la mémoire ça reste…
Entendue avec la clé que livre cette cinéaste, la phrase prend alors un relief terrible.
Ce poids des souvenirs. Même si ces souvenirs ne sont pas les siens. Ce qui est arrivé est arrivé aux ancêtres. La chair qui nous a permis d’être au monde a été niée, violentée, massacrée, assassinée.
Et par procuration, les descendants, même s’ils sont nés après, portent en eux la meurtrissure de la chair, la négation de l’être même des ascendants disparus.
J'entends la chaleur dans la voix de cette femme, je lis dans ses yeux un mélange d'enthousiasme et de tristesse, une forme de lassitude. Elle se bat. Elle invoque la vie, la création pour conjurer l'absurde et l'innommable.

Du plus loin que je remonte, la mort a été partie intégrante de ma vie. Elle a marqué de son sceau le cours de mon enfance. Distillée en filigrane sur l'envers de mes jours. Insistante, entêtante, invisible mais présente. Comme une couleur posée en filtre sur le déroulé du temps.
J’ai perdu ma grand-mère moi-même. Je n’étais pas née, et pour cause: ma mère avait dix ans. L’ombre de cette grand-mère a marqué nos vies. Son absence a été présence, en négatif.
Il m’a fallu, moi l’aînée de ma mère, devenir, pour elle, cette mère dont le décès a été si insupportable, qu’à cinquante ans encore, elle se réveillait en pleurant lorsqu’elle avait rêvé à elle et qu’elle réalisait qu’elle était morte. En relisant mes rêves que je notais alors, je tombe sur un rêve dans lequel je m'interpose entre ma mère et une présence située en bas d'un escalier qui était apparu au milieu de la cuisine, une bouche d'ombre qui descendait dans les profondeurs de la terre.
La date de ce rêve: le jour anniversaire de la mort de cette grand-mère....

Nous avons dü être « gentilles » pour cette pauvre maman, la nôtre, qui avait perdu sa maman, la sienne.
Combien de fois ai-je entendu cette phrase alors que nous jouions avec l’insouciance de l’enfance en criant un peu trop fort, en obéissant un peu trop lentement !
Cette grand-mère m’a pris un peu de mon enfance, m’installant dans le statut de petite mère. De ma mère. Et de mes sœurs : quand y’en a pour une, y’en a pour trois n’est-ce pas.
Cette grand-mère est morte d’une grossesse extra utérine, par septicémie.
Par loyauté, ma mère enceinte pour la première fois, à l’âge où sa mère décédait, ressent des maux de ventre. Diagnostic : risque de grossesse extra-utérine. Moi. Une poche de glace sur le ventre, et l’embryon, moi, s’installe au bon endroit.
Je nais quinze jours en avance, le jour même de la naissance de la deuxième épouse de mon grand père, une marâtre insupportable, épousée très vite pour s’occuper de ma mère et des trois autres enfants.
Par loyauté sans doute.
Plus tard, mon premier bébé meurt à six mois de grossesse. Trois mois plus tard, l’une de mes sœurs perd son premier bébé, mort in utero.
Par loyauté ?

Je n’ai donc jamais connu ma grand-mère.
Ni non plus la grand-mère de ma mère qui parlait plus souvent de sa grand mère que de sa propre mère. Ce qui était normal, puisque cette grand mère avait survécu plus longtemps.
Je sus donc que cette arrière grand-mère adorait Gérard de Nerval, ce qui, pour une paysanne des Monts du Lyonnais, était assez remarquable.
Lire Gérard de Nerval et l’aimer, c’est être déjà touché par le monde de derrière le miroir. Son livre « Les filles du feu » illustre bien qu’il naviguait allègrement entre les mondes.  Il reçut un héritage qu’il dilapida. Il fut interné pour folie. Il est dit qu’il s’est suicidé, ce qui n’est pas avéré.
Cette arrière grand mère fut internée dans un hôpital psychiatrique lyonnais dans lequel elle finit ses jours. Elle avait été retrouvée en train de distribuer son argent autour d’elle.
Deux des sœurs de ma grand- mère étaient voyantes.
J’ai longtemps eu peur de devenir folle.
Cette peur a disparu.
Je sais que je suis folle ! Mais je me soigne, c’est à dire que j’assume ce qui m’apparaît comme une a-normalité, je gère ma singularité, sans doute un peu de cet héritage arrière grand-maternel. Seuls ceux qui me connaissent très bien, et que je ne crains pas de heurter, savent à quel degré je suis capable, moi aussi, de naviguer entre les mondes.
Lorsque ma mère est morte, à son tour, auprès de son cercueil, le jour de l'enterrement, dans une vision intérieure, je l'ai vue, lumineuse, dans la joie, aux côtés de sa mère qu'elle avait enfin retrouvée. La boucle était bouclée. Une autre vie pour moi pouvait commencer, allégée du poids d'avoir à protéger celle qui m'avait engendrée.

 

Le lien avec la cinéaste dont je reprends les propos ?
Son histoire m’a ramenée à la mienne.
Et ces mots surtout : « dans la mémoire ça reste ».
Où se situe la mémoire dans l’être ?
Les neurosciences ont bien repéré son fonctionnement, mémoire de court terme, mémoire procédurale, mémoire ci, mémoire ça. Très bien.
Ils ont même répertorié les zones qui s’activent lors de la remémoration. Très bien.
Mais où sont stockés nos souvenirs ? Existe-t-il un casier, une armoire, un disque dur, que sais-je, un espace dédié ?
Il m’apparaît que l’être humain tout entier est mémoire. Dans sa chair, dans son psychisme, dans ses héritages génétiques mais aussi évènementiels.

Pourquoi ma souffrance n’est-elle pas la même, apparemment, que celle de cette femme dont je mesure aisément qu’elle est sans commune mesure avec la mienne ?
Ma souffrance, je l’ai incarnée en devenant la mère de ma mère, en perdant un bébé, en craignant la folie et en osant farfouiller de l’autre côté du miroir (en prenant la précaution de nouer à mon poignet le fil d’Ariane pour pouvoir le re-traverser !).
Comme si j’avais apuré le passé.
J’ai aussi cherché à repérer en moi quel héritage de joie j’avais reçu de chacune de mes racines paternelles et maternelles. Afin que soient vivantes et joyeuses les graines de ce que chacune des racines portait de meilleur.
C’est un travail de réconciliation. De conjuration de cette absence présence.

Cette femme a accompli un travail de mémoire en glissant dans les interstices de ses films ce souvenir de l’horreur.
Elle n’en est pas sortie vivante. Elle a souffert toute sa vie dans son âme, au profond d’elle-même. Elle vient de se suicider.
Alors, pourquoi cette souffrance est-elle si particulière qu’elle empêche les descendants de se sentir le droit à la joie, à la joie profonde, une fois assumé le passé des ascendants ?
Sans doute, parce que ce passé ne s’assume pas. Ne peut pas s’assumer. Jamais.
Car la chair a la mémoire. Et cet absurde des camps laisse une empreinte a-normale dans la chair.
Parce qu’on ne se détache pas de l’horreur. Parce que les êtres sont reliés. De leur vivant mais aussi d’au-delà de la vie. La vie est une et la mort ne fait rien à l’affaire. Peut-être aussi parce que ces morts ne souhaitent pas être oubliés...

Mes morts à moi étaient normales. Enfin presque. Mourir à vingt huit ans comme ma grand mère c’est un peu jeune. Mais c’était la faute à pas de chance.
Elle n’a pas été persécutée. Juste que la vie ne lui a pas été laissée assez longtemps pour voir grandir ses propres enfants.
Mourir internée c’est étrange. Mais il est des enfermements qui ne disent pas leur nom et qui sont tout aussi terribles.
Et je m’interroge alors sur tous les morts de par le monde. Tous ces morts victimes d’intérêts supérieurs. Aujourd’hui des iraniens, bombardés. En 1971, des chiliens emprisonnés. Des argentins enlevés. Les morts des camps de Staline. Les morts de toutes les guerres pour des conflits de territoire, pour des conflits économiques, pour l’accès à l’eau, au pétrole, à des minerais. Ces vies enlevées par l'homme de la surface de la terre. Volontairement.
Comment le monde peut-il se remettre de toutes ces morts empilées les unes sur les autres? Les massacres n’ont pas cessé malgré le « plus jamais ça » hautement proclamé après que l’on eût découvert l’horreur des camps. Comment réparer les actes d'esclavagisme, les autres destructions de masse, en Corée, en Afrique, ou ailleurs, comment se remettre d'années de prostitution enfantine? Le contentieux ne s'apurera-t-il donc jamais?
On continue à détester le juif, le chrétien, le musulman, l’immigré, le noir, le rouge, le jaune, le blanc, le tzigane, l’homosexuel, le communiste, l’handicapé, la femme parce qu'ils sont juif, chrétien, musulman, immigré, noir, rouge, blanc, tzigane, homosexuel, communiste, handicapé, femme. Et pendant ce temps là, les puissants conduisent le bal au mieux de leurs intérêts bien compris, bien à l'abri de leurs tours d'ivoire, de leurs yachts somptueux, de leurs demeures cadenassées...ignorant des cris de révolte qui grondent de toutes parts.

 

Que se lèvent tous les amoureux du beau, de la justice, de l’égalité, de la fraternité, de la liberté et qu’ils portent ces valeurs là où ils sont, avec leurs moyens, concrètement.
Pour que les héritages soient des héritages de joie, de vivantes flammes à transmettre à ses propres enfants.
Pour que les vivants ne ploient plus sous le poids de l’horreur.

MC 2 novembre 2015