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Elle marche à petits pas serrés ; l’air toujours empressé. Comme si une urgence menaçait. Vite, vite, il faut aller vite.
Aller où ? Prendre le bus, se rendre chez le coiffeur ou bien chez le fleuriste dont elle revenait ce matin, un énorme chrysanthème jaune d’or dans les bras.
Une bise échangée.
Son visage est soucieux, comme toujours.

- Comment allez-vous, lui dis-je ?
J’avais ouvert la bonde.
Elle parle à petits mots serrés. Son visage, son regard n'expriment qu'une énorme plainte. De sa petite voix flûtée, elle chuchote les nouvelles concernant sa santé. Non, ça ne va pas bien. Sa cheville. Et puis son manque d’appétit. Et puis, un passage de l’autre côté du miroir…
Elle s’est imaginée scénariste et réalisatrice d’un film.
Elle en a parlé à son médecin qui en a parlé à son psychiatre. Ils ont décidé de doubler la dose. De quoi ? Je ne sais pas.
Doubler la dose.
Par contre, elle dormait bien et mangeait bien pendant les vacances, en Bretagne.
C’est depuis qu’elle est rentrée.

- Et votre mari ?
Le mari va mieux. Il a aussi un traitement qui semble lui réussir.

Dehors, le soleil de l’automne danse dans l’or des bouleaux. C’est merveille. On dirait que l’air est rempli de paillettes. Les ombres sont plus denses.
Les mésanges se réjouissent. J’ai déposé des graines à leur intention. Me voilà partie pour un hiver de ravitaillement : il semblerait qu’il va être rigoureux.
Cette beauté m’inonde et dilate mon cœur. Les mots me manquent pour décrire cette intensité.

La femme au triste sourire et à la voix d’enfant revient dans ma conscience.
Voilà des années que je la croise.
Des années qu’elle se plaint. Elle ne va pas bien. Son mari semble dur avec elle. Souffrant d’une hépatite, il me donne l’impression de lui avoir fait payer sa fatigue et sa propre difficulté de vivre. A l’entendre, elle, il n’a pas toujours été tendre. J'avais soupçonné une forme de harcèlement, mais....Mais depuis tout ce temps, elle a préféré se faire soigner pour dépression plutôt que…
Que je ne sais pas d’ailleurs, je ne sais pas si elle aurait pu envisager une autre vie que celle qui lui a échu.
Et elle continue. Comme ils sont partis en vacances, elle n’a pas pu s’inscrire à des activités proposées par des associations de la ville.
Trop tard !
Je lui propose de venir participer chez moi à des ateliers de créativité.
Trop vite !
- Pour voir ? demande-t-elle.
- Non, pour créer
- Ah ! alors non.
- Mais que faites vous donc dans ces associations ?
- J’aime aller aux sorties qu’elles organisent
- Ah…
- Bon, je vous laisse, dit-elle abruptement.
Trop abruptement!

L’impression d’avoir été comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Lui proposer de créer, d’oser, alors qu’elle subit sa vie depuis tant d’années, que les seules activités qu’elle s’autorise consistent à entrer dans une organisation conçue par d’autres pour distraire le troisième âge.
Elle part de ce même petit pas. Elle tire un peu la patte. Elle s’est cassée la cheville.

Je m’interroge.
Comment de tels fossés peuvent-ils se creuser entre les êtres – nous avons sensiblement le même âge – et au sein des êtres, d’une manière telle que ce fossé semble infranchissable à jamais ?
Je pense soudain à cette parabole de la Bible, dans laquelle, le riche Lazare, mort, demande à Abraham, qu'il rencontre après sa mort, la possibilité d’envoyer Lazare - le pauvre qu’il méprisait de son vivant, mort lui aussi maintenant -  avertir ses frères de ne pas se comporter comme lui, afin de ne pas se retrouver dans le séjour des morts. Abraham lui répond qu’il existe un fossé infranchissable entre les morts et les vivants et que de toute façon ses frères, comme lui auparavant, n’écouteront personne.
Mais voilà, ce fossé infranchissable, il n’est pas après la mort, en fait. Il est là, entre les êtres.
Cette femme, pour des raisons qui lui sont propres, et que j'ignore, a subi sa vie, elle a l’apparence d’une vivante, elle se débat et lutte contre tous ses maux, physiques, psychologiques. Elle n’est pas morte au sens où on l’entend habituellement.

Et moi, qui la regarde, peut-on dire que je sois vivante d’ailleurs ?
Qu’est-ce qui fait qu’un être vit sa vie ou bien la subit ?
Il ne s’agit pas d’accomplir de grandes choses mais de donner au monde son content de joie, chaque jour, c’est à dire, autant que son cœur peut en contenir, ce jour là. Ce peut être de se réjouir d’une fleur, d’un sourire, d’un frémissement de lumière dans des feuilles qui se préparent à devenir humus. Des petits riens.
Mais se réjouir. Offrir un peu de joie en équilibre sur le fil des jours. En contrepoids à ces sombres nouvelles, à ces tristesses rampantes, à l’agonie du noble slogan de la France : égalité, liberté, fraternité.
Un peu de joie comme un cri de révolte. Pour affirmer haut et fort que JAMAIS l’obscurantisme n’aura le dernier mot.

Comprenez moi. Je parle d’une femme qui vit en France dans un lieu agréable, qui n’a jamais connu la guerre ni les privations. Pas d’une femme dans les geôles des pays obscurs qui émaillent le monde.
Mais une femme de chez nous. D’un pays développé. Enfin, déclaré développé, selon les critères auto décidés des pays développés. Avec un tantinet de morgue parfois, voire de mépris. Mais ceci est un autre débat. Et ceci n'a pas nécessairement à voir avec le vécu de cette femme.
Les geôles ne sont pas toujours physiques. Le confort ne fait rien à l'affaire. L'enfer ce n'est pas toujours les autres.
Tellement compliqué d'appréhender les affres dans lesquels se débattent des êtres que l'on côtoie. Surtout quand on a soi-même réussi à se sortir de ses propres enfers. Nous ne sommes pas égaux devant la vie. J'aimerais tant croire que si et pourtant, force est de constater que, face au même type d'épreuves, dans des contextes similaires, l'un s'écroule et l'autre s'effondre.

Alors ? Alors rien, cette femme souffre.
Quelles souffrances as-tu vécues pour continuer à en vivre d’autres, petite femme ? Pour porter ta vie comme on porte une croix ? Où est la petite fille en toi, qui éclatait de rire, qui éclatait de joie, je ne peux pas croire que tu aies été triste toute ta vie.
Aujourd’hui, tu es en prison dans ta propre vie. Morte de ton vivant. Le sais-tu ? Le sens-tu ? Sans doute oui, mais tel un animal pris au piège, blessé aux barreaux de sa cage ou aux mâchoires de ses menottes, tu ne parviens plus à te débattre.

Quelle tristesse.
Et ce fossé infranchissable, j’en ai mesuré la profondeur ce matin.
Si je transpose à d’autres femmes, dans d’autres lieux du monde, à d’autres hommes même, le fossé devient abîme insondable.
La main que je tends serait donc inutile? Dans certains cas, oui.
Comme pour cette femme.
Créer. Le mot seul l’a fait fuir ! Comme si elle avait honte de ne pas pouvoir me dire qu’elle ne viendrait pas. Comme si elle s’était sentie mal élevée de refuser, de me déplaire donc. Comme si elle pensait que j’allais la juger si elle disait non.
Elle a bien senti le décalage. Peut-être a-t-elle perçu aussi l’infranchissable fossé qui nous séparait. Peut-être.

Il n’en reste pas moins que je reste avec ce mystère qui me taraude lorsque je vois la souffrance de l’autre, et que rien, mais rien, n’est possible pour lui permettre d’accéder à un mieux être s’il ne se met pas en route lui-même, s’il ne le décide pas. Et encore, parfois, il ne suffit pas de le décider, le poids à soulever semble si lourd qu’on ne sait par où commencer.
J’entends les discours convenus qui parlent de vies antérieures, de karma à liquider.
Et bien, je m’en moque des causes, moi. Ce que je vois c’est cette souffrance, ici et maintenant.
Et cette souffrance là, malgré toutes les causes que l’on pourra invoquer, elle m’est insupportable.
Et si parmi les causes, il existe des causes qui soient directement liées au comportement d’autres personnes, parents, conjoint, patrons, et bien, la souffrance m’est encore plus insupportable.
Et je ne peux me satisfaire d’être en paix si d’autres, si près, souffrent, si fort.

Petite femme, j'ai mal pour toi. Petite femme, un jour, tu vas mourir, après moi peut-être. La mort te paraîtra peut-être douce après cette vie de peine.
Que laisseras-tu comme souvenir à tes enfants, à tes petits enfants ? Mais peut-être avec eux, retrouves-tu un peu de joie et de légereté? Peut-être. Mais alors, si tu le peux pour eux, fais le aussi pour toi, pour cette petite fille en toi qui aimerait bien prendre du bon temps, savourer la vie.  Parce que tu le vaux bien.
Fais le par élégance. Par dignité. Par respect pour tous ceux qui souffrent de mille maux depuis toujours, dans leur chair ou dans leur coeur. Si tu le peux...

 

MC Octobre 2015